Le rôle des idées dans les relations internationales
Si les idées ont joué un rôle déterminant au XXe siècle, à travers l’affrontement des idéologies totalitaires et libérales entre 1917 et 1989, leur impact sur les relations internationales est moins facile à mesurer depuis la fin de la guerre froide. Pour certains, le monde serait entré dans une phase post-idéologique où prime tantôt l’économique, tantôt le passionnel ; pour d’autres, le triomphe du marché et de la globalisation masquerait celui de l’idéologie libérale américaine ; pour d’autres encore, l’opposition entre laïcs et religieux aurait pris le relais des conflits proprement politiques ; pour d’autres, enfin, les idéologies émergentes seraient celles du communautarisme et des droits de l’homme. Mais, dans ce paysage encore flou, une chose reste sûre : plus que jamais, les idées à la fois sont manipulées par les jeux de la puissance et contribuent à les reformuler.
Quelle influence les idées ont-elles sur les relations internationales ? Cette question aurait pu sembler saugrenue ou, du moins, la réponse aurait pu sembler évidente entre 1917 et 1989 : l'histoire du XXe siècle n'a-t-elle pas été dominée par les deux révolutions totalitaires et par les idées de Lénine et Hitler, mettant en pratique une vision caricaturale mais suprêmement efficace des doctrines du XIXe siècle ? Élie Halévy, Raymond Aron, François Furet ont bien décrit la dialectique des guerres, des révolutions et des régimes totalitaires, aboutissant à une guerre civile mondiale ou européenne et confirmant la prophétie de Nietzsche selon laquelle le XXe siècle serait celui de la lutte pour la domination du monde et que cette lutte opposerait des principes métaphysiques.
Le problème aujourd'hui est beaucoup plus complexe. Car une fois la confrontation idéologique Est-Ouest terminée, le rôle des idées est plus difficile à cerner. Pour beaucoup, l'âge idéologique a pris fin avec la guerre froide et fait place à un retour de la Realpolitik, c'est-à-dire à une vision des relations internationales fondée sur la rivalité des États, chacun poursuivant son intérêt défini en termes de puissance et de sécurité. Mais comment oublier que l'homme qui a le plus incarné le primat de la nation et de l'État sur les régimes et les idéologies, Charles de Gaulle, commençait ses Mémoires par cette phrase : « Toujours je me suis fait une certaine idée de la France » ? Car l'intérêt national mais aussi la nature, les limites, la permanence et la vocation de la nation et de l'État sont autant d'idées sujettes à débat, même si elles concernent des réalités tangibles.
L'autre interprétation, selon laquelle les relations internationales seraient entrées dans un âge post-idéologique, conclut que les idéologies auraient entraîné dans la tombe la politique elle-même. Cette vue peut provenir des deux côtés opposés de l'échiquier politique et intellectuel. D'une part, celui qui affirme le primat de l'économie et de la technique, de l'interdépendance et de la globalisation, primat ôtant toute place au débat d'idées et aux choix politiques. D'autre part, celui pour qui, et en partie en réaction au premier, la parole serait désormais donnée non pas aux idées mais aux émotions, non pas aux discours intellectuels mais aux réactions populaires ou populistes.
Là encore, la réponse va de soi : chassez les idées, elles reviennent au galop. D'un côté, les contraintes économiques et la globalisation sont des réalités objectives, mais à la fois leurs origines et leurs conséquences doivent beaucoup aux idées des gouvernants et des autres acteurs. […]
PLAN DE L’ARTICLE
- Un débat théorique récurrent
- Le XXe siècle : géopolitique et idéologie
- Idéologies totalitaires
- Idées et décolonisation
- Le XXIe siècle : le fluide et le flou
- La globalisation est-elle une idéologie ?
- Les religions manipulées ?
- Communautarisme et droits de l'Homme
Pierre Hassner est chercheur associé au Centre d’études et de recherches internationales (CERI).
Contenu disponible en :
Régions et thématiques
Utilisation
Comment citer cette publicationPartager
L’émancipation contrainte de la politique étrangère saoudienne
Le retrait progressif des États-Unis du Moyen-Orient a profité à l’Iran. Cette situation n’est pas acceptable pour l’Arabie Saoudite qui s’affirme comme une puissance régionale de plus en plus active. Pour freiner l’expansion iranienne, Riyad n’hésite pas à s’impliquer militairement, que ce soit en Syrie ou au Yémen. L’affrontement saoudo-iranien ne doit pas être vu comme un choc entre sunnites et chiites : la politique étrangère saoudienne ne suit pas des considérations religieuses.
L’Iran dans les crises du Moyen-Orient
La politique régionale de l’Iran vise à la fois la préservation du régime et le renforcement de la sécurité d’un pays isolé. Dans un environnement qu’elle perçoit comme dégradé, la République islamique renforce ses défenses, et met en œuvre une stratégie asymétrique jouant de divers alliés dans les crises régionales, sans référence systématique à une logique chiite. L’accord nucléaire de 2015 et la crise syrienne pourraient inciter l’Iran à briser son relatif isolement régional.
Moyen-Orient : en attendant la nouvelle administration américaine
Au-delà d’une histoire marquée par l’intervention des puissances, le Moyen-Orient est traversé aujourd’hui de conflits entrecroisant dimensions politiques, ethniques ou religieuses. Les États-Unis ne peuvent abdiquer leur leadership dans la région. La prochaine administration américaine devra donc se confronter au-delà de la question syrienne, à une multiplicité de problèmes, sans imaginer qu’ils pourraient se résoudre d’un coup, et redéfinir le réseau de ses partenariats dans la région.
Océan Indien : le rapprochement stratégique indo-australien
En 2009, l’Inde et l’Australie ont signé une déclaration conjointe de sécurité. Depuis lors, les relations stratégiques entre ces deux États se développent. New Delhi et Canberra ont intérêt à éviter qu’un ordre régional dominé par la Chine ne s’instaure et que les relations entre Pékin et Washington ne s’enveniment. La coopération indo-australienne est néanmoins contrainte par plusieurs facteurs, dont le plus important a trait à une appréciation différente de la réponse à apporter à la menace chinoise.