Les évolutions paradoxales de la démocratie mauritanienne
Le système politique mauritanien présente des aspects démocratiques qui satisfont partiellement aux normes internationales. Toutefois, ces apparences masquent mal des dysfonctionnements récurrents lors des élections et, surtout, l’existence d’un bloc hégémonique qui contrôle le pays. Le parti au pouvoir et les groupes économiques qui lui sont liés assurent la redistribution des ressources dans le cadre d’une économie de la rareté.
À l’image de nombreux pays d’Afrique subsaharienne, la République islamique de Mauritanie a connu en 1991-1992 un « tournant démocratique », qui s’est traduit par l’adoption d’une nouvelle Constitution, garantissant le droit de créer des partis politiques, des associations, des journaux.
Au premier trimestre 1992 a été organisé un cycle complet d’élections. Le scrutin présidentiel de janvier a été marqué par une fraude « industrielle » : listes électorales incomplètes, votes multiples, bourrages d’urnes, centralisation insincère des résultats, etc. Le président sortant Maaouya Ould Sid’Ahmed Taya a été reconduit, et le parti qui soutenait son principal adversaire, Ahmed Ould Daddah (vraisemblable vainqueur de l’élection), l’Union des forces démocratiques (UFD), a boycotté le reste du cycle électoral. Cette décision, conjuguée à la débauche d’énergie, de moyens et de manipulations déployée par le parti constitué autour du président sortant, a contribué à installer une hégémonie sur la jeune démocratie jusqu’à la fin du régime Ould Taya en 2005.
Particularité mauritanienne : ce processus de transition n’a pas été initié par une conférence nationale, et fut entièrement piloté, sans grande consultation, par le président en place. L’ouverture de « l’ère pluraliste » s’est pourtant déroulée dans un contexte particulièrement difficile pour ce président. Le pays sortait à peine d’une crise politico-ethnique (pudiquement appelée « les évènements de 1989 »), ponctuée de pogroms et d’expulsions massives de nationaux des minorités afro-mauritaniennes vers le Sénégal et le Mali. De surcroît, le régime, et au premier chef son président, se sont isolés diplomatiquement par leur soutien politique au régime de Saddam Hussein lors de la première guerre du Golfe. Ce soutien, qui s’explique par le poids alors pris par les nationalistes arabes dans les premiers cercles du pouvoir, a contribué à abîmer la relation diplomatique avec les Occidentaux et les monarchies du Golfe. Autrement dit, la Mauritanie a pris le risque, avec ce positionnement diplomatique hasardeux, d’altérer fortement le soutien de ses principaux bailleurs d’aide publique au développement (APD).
Doublement acculé sur les plans intérieur et extérieur, le président Maaouya Ould Sid’Ahmed Taya a appliqué, sinon dans l’esprit du moins à la lettre, les recommandations du discours tenu par François Mitterrand à la Baule (1990) lors d’un sommet France-Afrique. […]
PLAN
- Retour sur les élections de 2018
- Le maintien d’un bloc hégémonique
- La politique dans le cadre d’une économie de la rareté
Alain Antil est directeur du Centre Afrique subsaharienne de l’Ifri.
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