Arabie Saoudite : une nouvelle diplomatie religieuse ?
Pendant la guerre froide, l’Arabie Saoudite a utilisé ses pétrodollars pour propager le wahhabisme. Après le 11 septembre 2001, la diplomatie religieuse saoudienne a néanmoins connu une inflexion, dénonçant les excès des djihadistes et prônant l’« islam du juste milieu ». Cette nouvelle posture est renforcée depuis l’arrivée de Muhammad Ibn Abd Al-Karim Al-Isa à la tête de la Ligue islamique mondiale. On peut toutefois s’interroger sur la sincérité et l’effectivité de ce revirement.
Depuis 2015, le prince Mohammed Ben Salmane (MBS), héritier du trône saoudien et homme fort du régime, multiplie les signes d’ouverture à travers une politique de séduction, notamment à l’égard des partenaires occidentaux. Il profite de toutes les occasions pour mettre en scène sa volonté de « réformer » et « moderniser » son pays. Ce projet, que d’aucuns qualifient de « refondation », ne peut toutefois se faire sans une réévaluation de la place de la religion dans l’espace social et le dispositif étatique. En effet, le wahhabisme, appelé également salafisme, est au fondement même de l’entité politique saoudienne. Depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle, cette version littéraliste et rigoriste du sunnisme permet à la famille régnante non seulement de légitimer son pouvoir, mais encore d’étendre son influence dans plusieurs régions du monde à travers une diplomatie religieuse dynamique.
Pour reconfigurer le champ social, MBS aspire à réduire l’influence de cette doctrine à travers une série d’initiatives, comme l’amélioration de la situation des femmes ou la démocratisation des divertissements. Bien que cette politique ait suscité l’enthousiasme de certains milieux, particulièrement en Occident, plusieurs indices incitent à la prudence, pour ne pas dire au scepticisme. Il en va de même dans le domaine de la politique étrangère. Accusée d’exporter le wahhabisme au lendemain des attentats du 11-Septembre, l’Arabie Saoudite clame haut et fort sa volonté de mettre fin à ses stratégies prosélytes.
S’agit-il d’une inflexion sincère ou d’un trompe-l’œil visant à redorer l’image du régime ? Pour tenter de répondre à cette question, on reviendra ici sur les origines, les outils et les objectifs de la diplomatie religieuse saoudienne, avant d’analyser ses nouvelles orientations, notamment à travers les paroles et actes du secrétaire général de la Ligue islamique mondiale (LIM), vaisseau amiral de cette diplomatie. Les « nouvelles postures » seront enfin mises à l’épreuve des données empiriques.
Aux fondements d’une prétention
Si les dirigeants saoudo-wahhabites ont, dès le XVIIIe siècle, des ambitions hégémoniques, ils n’ont pas toujours disposé des ressources matérielles et immatérielles indispensables à leur dessein. Ce n’est que sous le règne du roi Abd Al-Aziz (1902-1953) qu’un noyau de diplomatie religieuse voit le jour. Celle-ci a un double objectif : « blanchir » le wahhabisme, présenté désormais comme une nouvelle orthodoxie, et accroître le prestige du souverain, qui doit être vu comme indépendant et respectueux de la charia. [...]
PLAN
- Aux fondements d’une prétention
- Entre propagande et prédication
- Les premières inflexions
- Le grand tournant ?
- Les limites d’une action asymétrique
Nabil Mouline est chargé de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Il a publié plusieurs ouvrages, dont Le Califat : histoire politique de l’islam, Paris, Flammarion, 2016.
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