Blitzkrieg pour la paix : la réconciliation Éthiopie-Érythrée
Il faut, pour comprendre les chaotiques relations entre l’Éthiopie et l’Érythrée – avant-dernier État indépendant d’Afrique –, remonter au début du xxe siècle et aux conséquences des actions multiples des grandes puissances dans la région. Guerre de trente, ou de cinquante ans, l’opposition entre Addis-Abeba et Asmara semble désormais muer en dialogue. L’héritage d’une histoire et d’une culture communes suffira-t-il à garantir la paix, en dépit du caractère dictatorial du régime érythréen ?
À la mémoire de Roger Cuzin, ami des Éthiopiens et des Érythréens, en toute fraternité.
Premier ministre d’Éthiopie depuis le 2 avril 2018, Abiy Ahmed a levé l’état d’urgence, abandonné les poursuites contre l’opposition et libéré des centaines de détenus politiques. Il a ainsi enrayé la dangereuse escalade de la violence de plus de deux années de troubles dans la capitale et dans les régions Amhara et Oromia. Les Éthiopiens ont alors afflué, enthousiastes, aux meetings qu’il a tenus tant dans les régions que dans la capitale. Dans un langage simple et imagé, en amharique, en oromo et en tigrinya, il a épinglé les blocages de la société et l’emprise des entreprises d’État liées au FDRPE (Front démocratique et révolutionnaire du peuple éthiopien), la coalition de partis « ethniques » régionaux, au pouvoir depuis 1991, qu’il a promis de réformer. Abiy s’adresse ainsi à tous les Éthiopiens, et particulièrement à la jeunesse, rappelant les opposants exilés à l’étranger, notamment le FLO (Front de libération des Oromo), brièvement associé au gouvernement provisoire (1991-1992). Lui-même chrétien évangélique, mais de père oromo musulman et de mère amhara chrétienne, il a réconcilié le patriarche en exil de l’Église éthiopienne täwahedo (monophysite), déposé en 1991 par Melles Zenawi, et le patriarche élu en 2013.
Il a pourtant surpris ses concitoyens et les médias en appelant à la reprise, sans condition, des négociations avec l’Érythrée, suspendues depuis 2000. À la stupéfaction générale, Issaias Afewerki, le président érythréen, retranché dans sa capitale, a saisi son invitation et est venu à Addis-Abeba. La frontière et les ambassades sont rouvertes, Ethiopian Airlines dessert Asmara, et des accords de coopération ont été signés. Lancée il y a trois mois, cette révolution copernicienne respecte les formes légales : d’abord élu à la tête du FDRPE, Abiy a été intronisé par la majorité des députés. Servi par son charisme et sa jeunesse (42 ans), il fait la une de la presse et est adulé par les citadins jeunes et éduqués. Mais il a pris le risque de s’adresser à un dictateur de 72 ans, rompu à l’exercice solitaire du pouvoir, d’abord dans les maquis puis dans un pays transformé en forteresse. Cette réconciliation inattendue soulève, tant en Éthiopie qu’en Érythrée, de grands espoirs, pourtant encore fragiles : de quel poids pèsent le charisme et la promesse de démocratie face à la Realpolitik d’une dictature en survie, qui enferme son peuple ? La réconciliation saura-t-elle effacer des mémoires les traumatismes de 50 ans de guerre, de guérillas, de coups de main, d’exécutions et de violence ? […]
PLAN
- Paradoxes et contradictions en Éthiopie et en Érythrée
- Une brèche coloniale ou une autre Éthiopie…
- Une guerre de 30 ans, ou de 50 ans ?
Alain Gascon est professeur émérite à l’Institut français de géopolitique, université Paris 8 Vincennes à Saint-Denis.
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