La Géorgie et son occupation
Les élites géorgiennes voient la Russie comme un ennemi qui, depuis la guerre de 2008, occupe une partie de leur pays. Pour faire face à cette menace, elles cherchent à renforcer sans cesse l’ancrage euro-atlantique de la Géorgie. La rationalité de cette posture victimaire mérite néanmoins d’être questionnée. Le pays gagnerait sans doute à développer une relation plus apaisée avec Moscou, tout en conservant des liens forts avec l’Occident.
Tout voyageur arrivant en Géorgie apprendra rapidement que 20 % du territoire géorgien est occupé par une puissance ennemie et colonisatrice : la Russie. Cette affirmation, relayée par tous les partis politiques, est devenue un slogan que l’on peut lire jusque sur des vêtements ou des bouteilles de vin. Il s’agit, à l’évidence, d’un de ces mots d’ordre qui constituent l’armature morale d’une nation. Son caractère sacré se reconnaît d’ailleurs à l’accusation de blasphème à laquelle s’exposent ceux qui s’en écartent.
Ainsi, lorsque la présidente Salomé Zourabichvili eut la malencontreuse idée de rappeler que son prédécesseur Mikheïl Saakachvili avait déclenché la calamiteuse guerre de 2008, la levée de boucliers fut générale, majorité et opposition confondues. Or Tskhinvali, la capitale de la province sécessionniste d’Ossétie du Sud, a été bombardée dans la nuit du 7 au 8 août 2008 par l’armée géorgienne, et celle-ci est entrée sur ce territoire au matin du 8 août pour y attaquer la milice sud-ossète ainsi que les Forces de maintien de la paix à dominante russe. Il est tout aussi avéré que de nombreux accrochages avaient précédé cette offensive, que les forces russes s’étaient préparées à la guerre et que Mikheïl Saakachvili, par calcul ou par présomption, s’est précipité dans un piège qui lui était tendu. Il est remarquable que ce récit équilibré ait été jugé scandaleux et non conforme à la position officielle du pays, qui soutient que la Géorgie a été agressée par la Russie.
La Russie, un étrange ennemi
Il existe un consensus, du moins dans « la Géorgie d’en haut » – c’est beaucoup moins vrai dans les classes populaires et les campagnes –, pour désigner la Russie comme l’ennemi. Pourtant, les apparences disent le contraire : après pas loin de deux décennies d’une politique d’éradication de la langue russe au profit de l’anglais, on entend toujours parler russe dans les rues de Tbilissi. Ces locuteurs peuvent être des touristes russes, mais aussi des Arméniens restés en Géorgie pour qui le russe demeure la lingua franca, ou même des Géorgiens de plus de quarante ans qui lisent en russe, regardent la télévision russe et pour qui la Russie demeure une grande référence culturelle.
Entre 600 000 et un million de Géorgiens vivent en Russie. Ils y ont souvent des positions importantes, investissent en Géorgie et l’argent qu’ils envoient à leurs familles est l’une des plus grandes ressources du pays. Quand, pour punir les autorités géorgiennes de leur agressivité anti-russe, le Kremlin mit en garde les voyageurs russes contre les menaces qui pèseraient sur leur sécurité en Géorgie, les Géorgiens réagirent avec indignation à ce mensonge qui mettait en péril leur industrie touristique. […]
PLAN
- La Russie, un étrange ennemi
- Le territoire amputé
- Cap à l’ouest ?
Gilles Carasso est ancien directeur de l’Institut français de Géorgie.
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La Géorgie et son occupation
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