La Serbie, équilibriste entre Russie et Occident
La Serbie a refusé de soutenir les sanctions de l’UE contre la Russie, suscitant par l’ambivalence de sa politique étrangère une attention redoublée de la communauté internationale. Cette position s’inscrit dans la continuité de la politique étrangère du pays. L’ambiguïté est une stratégie délibérée pour le président Vučić, qui entend ne pas être « coincé entre l’Est et l’Ouest » : elle lui permet de consolider son pouvoir à Belgrade et de maximiser sa marge de manœuvre sur le plan international.
Début mars 2022, alors que partout en Europe des manifestations sont organisées contre l'invasion russe en Ukraine, quelques milliers de personnes descendent dans la rue à Belgrade pour soutenir la Russie. Parties du monument au tsar Nicolas II, elles marchent jusqu'à l'ambassade russe et biélorusse, scandant « La Serbie et la Russie n'ont pas besoin de l'Union [européenne] ! » et arborant le Z (symbole de l'armée d'invasion russe), des icônes orthodoxes ainsi que des drapeaux serbes et russes.
Ces manifestants serbes, loin de vouloir prêter main-forte à leur gouvernement qui s'était pourtant prononcé contre des sanctions à l'encontre de la Russie, lui reprochaient de ne pas soutenir suffisamment Moscou. De nombreux autres mouvements de protestation s'enchaînent dans les mois suivants, pour la plupart organisés par des groupuscules d'extrême droite, notamment par Narodna Patrola (« Patrouille du peuple »), qui a déjà souvent dénoncé une « trahison » dans la politique menée à l'égard du Kosovo et proféré diverses menaces contre les migrants. Relativement modestes mais très médiatisés, ces mouvements de protestation ont pu donner l'impression que le président Aleksandar Vučić et le gouvernement serbe étaient poussés par un public pro-russe.
Durant les mois suivants, le président serbe n'a cessé de se présenter, aussi bien dans son pays que sur la scène internationale, comme étant « coincé » entre l'Est et l'Ouest. Ainsi déclarait-il en août 2022 à l'agence Reuters à propos d'une manifestation contre l'Europride (événement qui devait avoir lieu en septembre et sera finalement interdit par les autorités) : « Je ne peux pas dire que [la manifestation] a été dirigée de main étrangère parce que beaucoup de gens ordinaires y ont participé […]. Quant à la question de savoir s'il existe un conflit par procuration en Serbie, […] il y en a un, c'est sûr, c'est l'Est contre l'Ouest. »
Les médias se font un plaisir de reprendre continuellement cette rhétorique. Ce grand écart, ce dilemme, ce conflit qui soi-disant menace de déchirer la Serbie est obstinément mis en scène. Il s'inscrit dans la politique du président Vučić qui, pour protéger son pouvoir, se présente sur la scène internationale, suivant les cas, comme victime des grandes puissances ou comme habile jongleur. L'invasion de l'Ukraine aurait pu constituer pour lui l'occasion de prendre ses distances par rapport à la Russie. Après tout, le respect de la souveraineté nationale est un argument central dans l'exigence de maintenir le Kosovo dans la Serbie, une souveraineté nationale que la Russie piétine en attaquant l'Ukraine. Le gouvernement serbe campe toutefois sur sa position ambivalente. […]
Plan
- Face à la guerre en Ukraine
- De multiples déterminants internes
Florian Bieber est professeur à l’université Karl-Franzens de Graz, où il dirige le Centre d’études sur l’Europe du Sud-Est, et coordinateur du Balkans in Europe Policy Advisory Group.
Traduit de l’allemand par Cadenza Academic Translations.
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