La société israélienne : vers la fragmentation ?
La société israélienne se fragmente. Quatre blocs y cohabitent plus ou moins paisiblement : les laïcs, les nationalistes-religieux, les ultra-orthodoxes et les Arabes. Chacun de ces blocs est représenté politiquement. Depuis plusieurs années, la droite – alliée à l’extrême droite – est au pouvoir. La popularité de Benjamin Netanyahou ne s’érode guère, malgré son implication supposée dans plusieurs affaires. Différents signaux laissent craindre une dérive illibérale d’Israël.
Israël, en 70 ans d’existence, a connu des transformations phénoménales. La population du jeune État atteint aujourd’hui 8,8 millions d’habitants, soit une multiplication par 13 depuis la déclaration d’indépendance de mai 1948. La répartition ethno-religieuse, telle que présentée par le Bureau central des statistiques, indique que trois-quarts des Israéliens sont juifs (soit 6,6 millions d’habitants), tandis que la population arabe, musulmane et chrétienne compte environ 1,9 million d’individus, soit 20,9 %. Derrière cette progression démographique hors-norme, due à des vagues d’immigration de communautés juives de différentes parties du monde et à un taux de fécondité élevé, des mutations profondes de la composition de la société israélienne sont à l’œuvre. Ces dernières entraînant des recompositions des valeurs politiques, et provoquant des tensions qui se nouent autour de la définition de l’État.
Israël aux quatre tribus
En 2015, le président Reuven Rivlin prononce un discours qui fait, depuis, référence sur les nouveaux clivages de la société israélienne. Il identifie « quatre tribus » composant cette société. Trois tribus sont juives : les laïcs, les nationalistes-religieux et les ultra-orthodoxes. La quatrième tribu est arabe, composée à 80 % de musulmans sunnites, à 10 % de chrétiens et 10 % de druzes. Pour Rivlin, ces quatre tribus, qui devraient chacune représenter dans les années à venir plus ou moins un quart de la population du pays, signent la fin d’une société israélienne qui partageait en majorité une conception plutôt sécularisée des relations entre la religion et l’État, tout en confiant aux instances religieuses de nombreux aspects du droit personnel.
Le président exprimait son inquiétude face au cloisonnement culturel, politique et éducatif de ces quatre blocs : « Un enfant de Beth El [colonie nationaliste religieuse en Cisjordanie], un enfant de Rahat [ville bédouine arabe du Negev], un enfant d’Herzliya [commune de la classe moyenne supérieure laïque, située au nord de Tel Aviv] et un enfant de Beitar Ilit [localité entièrement ultra-orthodoxe] – non seulement ne se rencontrent pas, mais sont éduqués dans des perspectives complètement différentes sur les valeurs fondamentales et le caractère désiré de l’État d’Israël. » [...]
PLAN
- Israël aux quatre tribus
- Vers un affaiblissement des principes démocratiques ?
- La longévité politique de Benjamin Netanyahou
- Le projet de loi « Israël, État-nation du peuple juif »
Samuel Ghiles-Meilhac, docteur de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), enseigne à Sciences Po Paris. Il est chercheur associé à l’Institut d’histoire du temps présent (CNRS-Paris 8). Sa thèse a été publiée sous le titre Le CRIF. De la Résistance juive à la tentation du lobby, Paris, Robert Laffont, 2011.
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