L'Europe centrale et orientale face au concept de zone d'influence
Le concept de zone d'influence est aussi ancien que la politique internationale. Il a connu un essor particulier avec la rivalité des empires au centre de l'Europe et les écoles géopolitiques du XXe siècle. La fin de la guerre froide a fait disparaître du continent ce concept que Poutine tente de restaurer à travers ses fantasmes de retour à l'empire russe et à l'hégémonie régionale. La réponse de l'Occident est garante de la sécurité globale en Europe face à un dangereux retour en arrière.
Le phénomène des zones d’influence se manifeste dans la vie internationale, sous des formes différentes, depuis l’Antiquité mais sa définition dans le discours public reste peu précise. Dans la pratique, il accompagne les concepts divers de domination, d’hégémonie, d’empire, d’impérialisme, les remplaçant parfois.
On peut classer dans ce type de phénomène le système tributaire développé par la Chine ou celui des relations entre puissances « précaires » (en comparaison avec la Chine) du Proche et du Moyen-Orient dès le IIe millénaire avant J.-C. On gardera cependant en mémoire que certains tributaires – des États plus ou moins petits – pouvaient tirer bénéfice de leur inclusion dans la zone d’influence chinoise.
Une question intéressante demeure : peut-on parler d’une zone d’influence à l’intérieur même d’un empire ? Rome fut le premier empire – presque parfait – connu dans l’histoire, un système géopolitique fermé réunissant plusieurs nations sous un seul pouvoir et une unique capitale. À l’époque moderne, l’Europe a connu l’empire habsbourgeois et l’empire russe. Il est difficile de dire si l’ancienne Rome eut une zone d’influence car les territoires et régions conquis étaient incorporés à l’empire comme provinces. Tout ce qui restait hors des frontières n’intéressait pas Rome fondamentalement, sinon comme objet de future conquête.
L’empire russe n’avait pas de zone d’influence en Europe, tous les territoires sous son influence se trouvaient à l’intérieur de ses frontières, bordées par d’autres empires : l’empire habsbourgeois, la puissance montante de la Prusse et plus tard l’empire allemand. Aucune zone tampon ne les séparait, sauf la Pologne du XVIIIe siècle, incorporée aux zones d’influence des trois puissances voisines qui, à sa chute, devaient solidairement l’absorber.
Autre question : durant la période impériale, définie par J. Hobson, les territoires coloniaux constituaient-ils des zones d’influence des puissances colonisatrices ou étaient-ils partie de leurs empires ? Je penche plutôt pour le second choix. Assez unanimement, on a considéré l’Amérique latine comme zone d’influence des États-Unis une fois les puissances européennes, ex-métropoles coloniales, chassées. Mais nous sommes ici confrontés à un autre problème : peut-on qualifier de zone d’influence un territoire (un État) sur lequel on exerce une hégémonie, c’est-à-dire une domination par la force, alors que l’influence se définit comme une action de soft power, promue par l’autorité ou l’exemple ? […]
PLAN
- La zone d’influence, concept géopolitique
- Les zones d’influence dans l’histoire européenne
- La fin de la guerre froide et la liquidation des zones d’influence
- Poutine et le fantasme du retour à l’empire
Romain Kuzniar, ancien directeur de l'Institut polonais des relations internationales et ancien conseiller pour les Affaires étrangères du président Komorowski, dirige le département des Études stratégiques et de sécurité internationale de la Faculté des sciences politiques de l'université de Varsovie.
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