Philanthropes sans frontières : la générosité privée au secours du monde ?
Acteurs traditionnellement discrets, les mécènes et fondations privées influencent le système international depuis plus d’un siècle. Leur visibilité s’est accrue et leur rôle géopolitique s’affirme, tandis que se mêlent dans leurs élans de générosité une sincérité non feinte et des intérêts adroitement calculés. Les crises et catastrophes récentes suscitent des dons sans précédent qui ne viennent pas uniquement des grandes fondations et donateurs occidentaux. Le paysage de la philanthropie est en pleine effervescence.
Les fondations jouissent d’un haut degré de liberté : elles n’ont pas à séduire les consommateurs comme les entreprises, ni ne doivent convaincre les électeurs tels les décideurs politiques. Fortes de leur dotation financière, elles s’autodéterminent en fixant leurs propres priorités et calendrier d’action. Sur le plan interne, cette indépendance leur vaut régulièrement des critiques – y compris parlementaires –, auxquelles elles répondent par une transparence accrue. Mais sur le plan international, elles jouissent d’une immense latitude d’action.
Philanthropie, don, générosité : de quoi parle-t-on ?
La philanthropie est un concept grec qui signifie « amour de l’humanité ». Eschyle l’invente pour qualifier le geste de Prométhée qui donne le feu aux humains et, ce faisant, les émancipe de la tutelle des dieux. Les maîtres de l’Olympe puniront leur cousin demi-dieu pour cet acte libérateur, qu’ils considèrent comme un affront à leur autorité. L’essence de la philanthropie est résumée dans ce mythe. Elle est censée émanciper ses bénéficiaires de leurs jougs et de leurs servitudes.
Dans la pensée française, le terme est exhumé par Oresme, un érudit de la Renaissance, conseiller du roi Charles V, puis repris par Fénelon pour l’éducation des princes sous l’Ancien Régime. Né dans un contexte religieux, il est sécularisé au XIXe siècle, où on l’oppose à la charité chrétienne, dans un contexte postrévolutionnaire où l’Église voit son monopole sur les œuvres sociales contesté. Usité par les industriels paternalistes, il suscite l’émergence de la notion rivale de « solidarité » promue par l’État sous la IIIe République.
Notre époque véhicule largement l’acception anglo-saxonne du terme, restrictive, synonyme de dons financiers effectués par des grandes fortunes. Dans les tendances les plus récentes, il s’est quasiment substitué, dans l’espace médiatique, au mot « mécénat » – autre terme d’origine antique. Ce glissement sémantique pose un problème. Il serait plus juste de parler de « grands donateurs » (major donors), une appellation objective désignant l’octroi de larges subsides de sources privées, plutôt que de « philanthropes », terme comportant une dimension d’appréciation subjective. En effet, si le philanthrope est « celui dont le cœur est porté à aimer les hommes » (Littré), cette définition laisse la porte ouverte à toutes les interprétations possibles sur la sincérité de ses intentions et la vertu de ses bienfaits, réels ou supposés. [...]
PLAN
- Philanthropie, don, générosité : de quoi parle-t-on ?
- Plus d’un siècle d’influence internationale
- Les hérauts de la démocratie de marché
- Au cœur du système onusien
- Une omniprésence internationale
- La philanthropie dans une crise inédite
- La France, la Francophonie, l’Europe
Charles Sellen, docteur en économie internationale (Sciences Po), est lauréat Fulbright NGO Leaders et Inaugural Global Philanthropy Fellow à la Indiana University Lilly Family School of Philanthropy.
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