Qu’attendre de l’ONU aujourd’hui ?
L’ONU n’a sans doute plus ni la légitimité ni les moyens d’imposer la paix dans un monde qui ne ressemble plus à celui de 1945. Et la réforme de ses institutions centrales est hors d’atteinte. Mais elle peut s’inscrire dans l’avenir, en continuant à aider à résoudre nombre de problèmes concrets. À travers ses diverses institutions spécialisées, l’ONU pourra ainsi s’adapter à un monde dont les enjeux et les acteurs ont connu des mutations fondamentales depuis la Charte de 1945.
La Société des Nations (SDN) a duré une petite vingtaine d’années ; avant elle, le concert des nations, arrangement informel entre les grandes puissances européennes pour stabiliser l’Europe après les guerres de la Révolution et de l’Empire, avait tenu à peine une quarantaine d’années. L’Organisation des Nations unies (ONU), avec ses 75 années d’existence, a donc une longévité supérieure aux tentatives d’organisation des relations internationales qui l’ont précédée, mais est-ce suffisant pour convaincre de sa pertinence future ?
Pour beaucoup, y compris de fervents partisans d’une gouvernance mondiale, l’ONU est d’ores et déjà engagée dans un processus irréversible de déclin. La réalité est cependant plus compliquée, plus incertaine : une structure internationale est toujours influencée par les rapports de force du moment, et le XXIe siècle sera très différent du XXe siècle, par la distribution de puissance entre les États, mais également entre les États et les acteurs non-étatiques.
L’ONU est une invention largement américaine, née dans un moment exceptionnel d’« unipolarité » où les États-Unis représentaient la moitié du produit mondial, étaient les créanciers de la planète entière, et détenaient le monopole de l’armement nucléaire. Il est assez remarquable que, dans ce moment unique où le reste du monde était en ruines ou colonisé, le gouvernement américain, tout en se ménageant une position privilégiée dans les institutions nouvelles – sans laquelle l’ONU aurait subi le même sort que la SDN : rejet de l’organisation par le Sénat –, ait néanmoins volontairement accepté les contraintes d’une institution qui, sans être au-dessus du système institutionnel américain, limite la marge de manœuvre internationale des États-Unis. Il est tout aussi remarquable que, les circonstances changeant deux ans plus tard avec la rupture entre les puissances alliées de la guerre et les débuts de la guerre froide, l’ONU ait survécu à ce choc, jouant certes un rôle diminué par rapport à celui de gardien de la paix mondiale imaginé en 1945, mais néanmoins significatif, et parfois novateur, comme l’invention en 1948 du maintien de la paix, activité qui ne figure pas dans la Charte. […]
PLAN
- Un monde nouveau
- Une légitimité contestée - L’impossible réforme de la Charte
- Quel rôle pour les organisations régionales ? - L’ONU, boussole d’un monde sans repères
- Des activités « opérationnelles » irremplaçables
Ancien secrétaire général-adjoint de l’ONU pour le maintien de la paix (2000-2008) et président de l’International Crisis Group (2014-2017), Jean-Marie Guéhenno est membre du Haut Conseil consultatif pour la médiation (ONU), senior fellow au Carnegie Council for Ethics, et distinguished fellow à la Brookings Institution.
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