Quel rôle pour la Bundeswehr ?
Le poids de la Seconde Guerre mondiale continue de peser sur l’Allemagne. L’utilisation de la puissance militaire y est considérée avec circonspection, tant par les élites politiques que par une partie importante de la population. La dégradation du contexte stratégique incite toutefois les dirigeants à repenser le rôle de la Bundeswehr. Le budget de la Défense augmente et les effectifs des armées sont amenés à croître significativement dans les prochaines années.
L’usage de la puissance militaire est devenu un tabou en Allemagne après la Seconde Guerre mondiale. La politique de dénazification et de démilitarisation menée par les Alliés a éliminé de la pensée politique toute « culture de guerre ». Dans le contexte de la guerre froide, et après l’attaque des forces communistes en Corée, les Alliés ont néanmoins compris le besoin urgent de constituer des renforts en forces conventionnelles pour participer à la défense du bloc occidental face à l’empire soviétique.
Ainsi, le 25 novembre 1955 est créée une armée fédérale (Bundeswehr), totalement intégrée à l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), conçue pour la seule défense du territoire national. Cette armée est dite « parlementaire » : sous le contrôle du Bundestag et ancrée dans la société allemande pour éviter toute renaissance du militarisme prussien, selon un modèle idéal de rigueur morale et civique du soldat – l’Innere Führung, concept intraduisible en français, littéralement : « commandement intérieur ». En ce sens, le soldat allemand est un « citoyen en uniforme » doté d’un sens critique qui l’autorise à défendre ses droits auprès d’un commissaire parlementaire aux Forces armées (Bundeswehrbeauftragter), à se syndiquer (80 % des soldats adhèrent au Bundeswehrverband) ou à exercer des fonctions politiques.
La fin de la guerre froide et l’unification allemande ont logiquement constitué une césure pour la Bundeswehr. Pour faire face aux nouveaux défis engendrés par la fin de l’affrontement Est-Ouest, les modes d’utilisation de l’outil militaire ont dû être redéfinis. Les réactions internationales à la position allemande pendant la guerre du Golfe en 1991 ont montré les limites d’une politique d’auto-restriction par la « diplomatie du chéquier », l’Allemagne tentant de compenser l’absence de participation aux opérations militaires par ses largesses financières. Il s’agit dès lors de restructurer la Bundeswehr, de la transformer en une armée opérationnelle. Si elle souffre toujours d’une absence de vision, elle bénéficie désormais d’un respect acquis par sa participation à des missions extérieures : depuis 1993, plus de 400 000 soldats de la Bundeswehr ont participé à une cinquantaine d’opérations à l’étranger. Mais cette armée est encore loin de constituer une force « ordinaire ». […]
PLAN
- L’indispensable refonte : vers une armée d’intervention ?
- Discordances sur les missions
- L’hypothétique « normalisation » du fait militaire
- La réhabilitation de la vaillance militaire
- Le retour de la géopolitique ?
Stephan Martens est professeur d’études allemandes et européennes à la CY Cergy Paris Université, et ancien recteur d’Académie.
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