Réflexions sur l'assombrissement du monde
Le système de régulation des relations internationales né après la Seconde Guerre mondiale est moribond. Si la Russie et la Chine l’avaient sapé, les États-Unis de Donald Trump risquent de lui porter l’estocade. L’air du temps est aux rapports de force et la montée des nationalismes est lourde de dangers. La révolution de l’Intelligence artificielle doit être intégrée à cette équation, car elle influe fortement sur les capacités de puissance. À cet égard, l’Europe ne doit pas se laisser distancer.
Nous avons changé d’époque : la guerre et la violence sont entrées dans nos vies et se banalisent sans susciter beaucoup d’émoi. Les statistiques publiées par l’Institut de recherche sur la paix d’Oslo sont éloquentes : en 2024 – dernière année pour laquelle on dispose de données complètes –, le nombre des conflits s’est élevé à 61, répartis entre 36 pays, et le nombre des victimes à 129 000, un chiffre bien supérieur à la moyenne des trois dernières décennies. La guerre de haute intensité est de retour, de plus en plus violente : les interdits codifiés par les conventions de Genève après la Seconde Guerre mondiale tombent les uns après les autres. En Ukraine, des hôpitaux et autres infrastructures civiles sont régulièrement bombardés par la Russie ; à Gaza, la riposte israélienne à l’action terroriste du Hamas et du Djihad islamique palestinien a causé la mort de dizaines de milliers de civils, dont beaucoup de femmes et d’enfants, et il a fallu que la Cour internationale de justice rappelle à Israël son obligation de ne pas bloquer l’aide humanitaire. Au Soudan, les Forces de soutien rapide ont affamé, puis massacré, la population civile d’El-Fasher.
À quoi attribuer cet extraordinaire et menaçant assombrissement du monde ? Les Nations unies sont devenues presque invisibles dans le domaine pour lequel elles ont été créées, leur cœur de compétence : la sauvegarde de la paix et de la sécurité dans le monde. La réduction rapide des missions de maintien de la paix se poursuit, et dans aucun des conflits cités l’ONU ne joue un rôle de médiateur politique. Elle se borne, dans le meilleur des cas, à tenter d’obtenir des désescalades à objectif humanitaire, comme elle le fit au début de la guerre d’Ukraine, ou à distribuer l’aide humanitaire, rôle qui lui a été contesté à Gaza.
Plus gravement, l’article de la Charte des Nations unies qui prohibe la menace ou l’usage de la force, sauf en cas de légitime défense, est bafoué par deux membres permanents du Conseil de sécurité. La Russie, avec l’invasion de l’Ukraine, et les États-Unis qui sont passés à l’acte avec le Venezuela et l’Iran, tout en menaçant le Groenland. Il est significatif que ni la Russie ni les États-Unis ne fassent de réels efforts pour camoufler leurs violations sous une apparence de droit. La brutalité des actes et du langage évite l’hypocrisie, mais il ne faut pas s’en réjouir : l’hypocrisie est l’hommage du vice à la vertu, et donc la reconnaissance que la vertu existe. [...]
PLAN DE L'ARTICLE
- La rupture de la posture américaine
- Le retour du nationalisme
Jean-Marie Guéhenno, professeur à l'université Columbia, a été secrétaire général-adjoint de l'ONU pour les opérations de maintien de la paix. Il a notamment écrit : Le premier XXIe siècle. De la globalisation à l'émiettement du monde (Paris, Flammarion, 2021).
Article publié dans Politique étrangère, vol. 91, n° 2, 2026.
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Réflexions sur l'assombrissement du monde
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