Une Europe démilitarisée ? Un regard américain
Le reproche adressé par les Américains aux Européens de négliger l’engagement de défense n’est pas nouveau, et il est souvent exagéré. Il a pris une ampleur nouvelle face à l’échec de l’Union européenne à se construire comme acteur stratégique et devant les coupes budgétaires engendrées par la crise de 2008. Pour inévitables que soient ces coupes, elles pourraient cependant menacer la capacité d’action des Européens en matière internationale, même pour les plus puissants d’entre eux.
Depuis l’invasion controversée de l’Irak en 2003 et depuis l’opuscule de Robert Kagan qui décrivait, à la même époque, des Européens doux et féminins venant de Vénus, face à des Américains durs et masculins venant de Mars, une nette différence d’attitudes est devenue manifeste de part et d’autre de l’Atlantique à l’égard de la sécurité, nationale et internationale. On peut sans doute parler, en ce début de siècle, d’un fossé qui se creuse dans les valeurs post-guerre froide.
On se concentrera ici sur le débat transatlantique autour de la « démilitarisation » de l’Europe. Est-elle réelle ? Les États européens, qui totalisent ensemble presque un quart des dépenses mondiales d’armement et de défense (24 % en 2012) et dont certains comptent parmi les principaux exportateurs d’armes, sont-ils donc désarmés ?
L’impasse transatlantique
L’élite politique américaine exprime depuis longtemps son inquiétude concernant l’effort de défense, ou son absence, des alliés européens. Même pendant la guerre froide, les États-Unis se sont montrés avec constance insatisfaits des contributions européennes à l’Alliance.
L’absence de forces terrestres suffisantes face à l’hypothèse d’une invasion soviétique a poussé les responsables militaires américains à faire pression en faveur du réarmement de l’Allemagne dès 1948 (avant même que le nouvel État ouest-allemand ne soit créé en mai 1949). Pour la même raison, Washington incita les Français à ratifier la Communauté européenne de défense (CED) : en décembre 1953, John Foster Dulles expliquait que si Paris ne jouait pas son rôle, une « douloureuse révision » de la politique étrangère des États-Unis à l’égard de l’Europe serait nécessaire…
Une décennie plus tard, dans le contexte de la coûteuse guerre du Vietnam, la volonté américaine de « partager le fardeau » se fit insistante, pesant sur les relations transatlantiques. Les alliés ne parvinrent jamais à se mettre d’accord sur les effectifs terrestres que les Européens devraient fournir, ni sur les montants budgétaires nécessaires. […]
PLAN DE L’ARTICLE
- L’impasse transatlantique
- L’Union européenne, acteur militaire failli ?
- Des menaces diversement perçues
- Les « trois grands » de l’Europe et les crises de Libye et de Syrie
- Les dépenses militaires de l’Europe : un bilan moins grave qu’on ne le croit ?
- Une fausse perception des dépenses militaires européennes
- Un nouveau militarisme européen est-il souhaitable ?
- Perspectives
Klaus Larres est titulaire de la chaire Richard M. Krasno Distinguished Professor en histoire et relations internationales à l’université de Caroline du Nord à Chapel Hill (UNC) et Senior Fellow à la School of Advanced International Studies (SAIS) de l’université Johns Hopkins à Washington.
Traduit de l’anglais par Dragos Bobu.
Il est possible de lire l’article en langue anglaise – The United States and the ‘Demilitarization’ of Europe: Myth or Reality?
Article publié dans Politique étrangère, vol. 79, n° 1, printemps 2014
Contenu disponible en :
Régions et thématiques
Utilisation
Comment citer cette publicationPartager
Cette page ne contient qu'un résumé de notre travail. Si vous souhaitez avoir accès à toutes les informations de notre recherche sur le sujet, vous pouvez télécharger la version complète au format PDF.
Une Europe démilitarisée ? Un regard américain
Comment les changements de l’opinion publique ont-ils influencé ou contraint les choix de politique étrangère dans votre pays ? Le cas français
En France, la politique étrangère fait partie de ce que l’on appelle le « domaine réservé » du président de la République. Depuis qu’il est entré en fonction, Emmanuel Macron n’a – à notre connaissance – jamais reconnu une quelconque influence de l’opinion publique sur sa politique étrangère.
Faire face à l'arsenal russe hypervéloce : défis et solutions pour l'Europe.
Depuis février 2022, les frappes de missiles et de drones à longue portée russes contre l'Ukraine rappellent presque quotidiennement ce que les États européens pourraient affronter dans une guerre contre la Russie. Les mêmes systèmes d'armes qui frappent les infrastructures et les centres de population ukrainiens seraient dirigés contre des cibles militaires et civiles européennes dans toute confrontation entre la Russie et l'OTAN. À mesure que la production russe de missiles s'accélère et que son arsenal se diversifie, l'Europe doit se confronter à une question inconfortable : comment dissuader, et le cas échéant combattre, l'arsenal de frappe russe à longue portée ?
Identifier la menace terroriste avec lucidité et objectivité
Il y a 20 ans, en 2006, le gouvernement français a produit un Livre blanc sur la sécurité intérieure face au terrorisme. Un passage de ce document expliquait pourquoi la France rejetait le concept américain de « guerre globale contre le terrorisme », bien que des soldats français aient été déployés en Afghanistan dès 2001 au sein de la coalition menée par les Etats-Unis. La raison principale était juridique : qui dit guerre, dit législation d’exception. Mais elle était aussi stratégique : dans la mesure où des ressortissants de pays occidentaux rejoignent des groupes djihadistes, reconnaître un état de guerre pourrait conduire sur la pente glissante vers la guerre civile.
Convaincre pour vaincre. La France et la structuration d’une doctrine de guerre informationnelle
La guerre n’est pas seulement une affaire de force : elle se joue aussi — peut-être d’abord — dans les esprits. Ce constat ancien prend une acuité inédite à l’ère de la lutte informationnelle, avec trois confrontations récentes qui ont imposé ce domaine comme priorité stratégique : au Moyen-Orient, en Afrique et face à la Russie.