Une nouvelle voie pour l'Europe
La construction européenne est historiquement indissociable de la constitution, à la fin du second conflit mondial, d’un monde atlantique contrôlé par les États-Unis. Les élargissements successifs et la révision de la politique américaine mettent à bas les conceptions sur lesquelles s’est construite l’Union européenne depuis la chute de l’URSS. Il est sans doute temps de retrouver la voie d’ensembles plus divers, correspondant aux degrés d’engagement et aux intérêts des États du Vieux Continent.
Pour comprendre les enjeux, à la fin de la neuvième décennie de Politique étrangère, en particulier pour l’Europe, il importe d’abord de s’entendre lucidement sur les grands traits de l’histoire du système international depuis la naissance de notre revue en 1936. En ce temps-là, l’Europe avait déjà perdu le contrôle et, pour les esprits les plus éclairés, non seulement le rêve wilsonien de la sécurité collective s’était évanoui, mais la marche vers une possible nouvelle guerre mondiale était engagée. Le monde qui disparaît aujourd’hui est celui de 1945 (marqué symboliquement par la création de l’ONU et les institutions de Bretton Woods) et de 1947 (symboliquement : le début de la « guerre froide »).
En réalité, ce monde d’hier – il faut bien l’appeler ainsi et rebaptiser « d’avant-hier » celui de Stefan Zweig – est mort une première fois entre 1989 (symboliquement : la chute du mur de Berlin) et 1991 (l’éclatement de l’Union soviétique). La plupart des observateurs occidentaux ne l’ont pas vu immédiatement, car ils ont voulu interpréter la chute de l’empire russe comme l’annonce de la victoire définitive de la démocratie libérale et de l’économie de marché, les deux étant pensées comme un couple indissociable. En d’autres termes, par parti pris idéologique, ils ont rejeté toute idée d’hétérogénéité politique et de coexistence pacifique dans le futur système international, comme si l’Occident incarnait le Bien et en avait le monopole. Le but était, toujours symboliquement, « la fin de l’Histoire », l’erreur de jugement sur laquelle un Francis Fukuyama a fondé sa notoriété ; une fin de l’Histoire inséparable d’un progrès technologique qu’on ne qualifiait pas encore de numérique et encore moins, en français, de « digital ».
Ainsi la « mondialisation libérale », à laquelle le monde communiste n’était évidemment pas préparé, a-t-elle succédé à la « guerre froide ». Préparée par les règnes de Margaret Thatcher au Royaume-Uni (1979-1990) et de Ronald Reagan aux États-Unis (1981-1989), elle s’est étendue sur deux décennies, à cheval sur l’an 2000. Le retour du tragique s’était pourtant manifesté en Europe dès les années 1990 avec la guerre de sécession en Yougoslavie, dont on ne parle plus guère, comme si on voulait croire que la guerre d’Ukraine était la première en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Dès la première décennie du nouveau siècle/millénaire, le retour de l’Histoire, avec ses complexités, s’est manifesté autour d’événements comme le 11 septembre 2001, le raidissement de la Russie post-soviétique et la réapparition de crises économiques et politiques d’un genre que l’on avait cru disparu (symboliquement : la faillite de Lehman Brothers en 2008 ou l’échec des mal nommés « printemps arabes » de 2011).
PLAN DE L'ARTICLE
D'où vient l'Union européenne ?
L'Union européenne orpheline
Fédération ou confédération ?
Thierry de Montbrial, membre de l’Académie des sciences morales et politiques, est le fondateur et président de l’Ifri ainsi que de la World Policy Conference.
Article publié dans Politique étrangère, vol. 91, n° 2, 2026.
Texte citation
Tôt ou tard, les Européens renoueront avec la Russie et il faudra reconstruire un système de sécurité continental. Ce sera un moment délicat en l’absence du leadership américain car, plus encore que dans le passé, il existera des rapports de puissance au sein de la future UE.
Fondateur et Président exécutif de l'Ifri - Membre de l’Institut de France (Académie des sciences morales et politiques)
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