L’espace, îlot de coopération dans un monde divisé ? Ariane 6 et la Station spatiale internationale face aux recompositions géopolitiques
La semaine dernière a marqué un double événement historique pour l’Europe spatiale : le premier vol d’Ariane 6 dans sa configuration la plus puissante et l’envol de l’astronaute française Sophie Adenot vers la Station spatiale internationale (ISS). Ces deux succès posent une question en filigrane : l’espace peut-il demeurer un lieu de coopération dans un monde de plus en plus structuré par la compétition économique et les rivalités stratégiques ?
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Ariane 6, symbole de la coopération spatiale européenne
Ariane 6, symbole de la coopération spatiale européenne
Le lancement d’Ariane 6 en configuration « Ariane 64 », le jeudi 12 février 2026 depuis le Centre spatial guyanais, marque une étape décisive pour l’autonomie stratégique européenne. Grâce à ses quatre boosters latéraux, le lanceur est désormais capable de placer plus de 20 tonnes en orbite basse, complétant ainsi une gamme européenne articulée autour de trois segments : Vega C pour les petits satellites, Ariane 62 pour les charges moyennes et Ariane 64 pour les missions lourdes.
Fruit d’une collaboration étroite entre l’Agence spatiale européenne (ESA), le Centre national d’études spatiales (CNES), l’entreprise Arianegroup et treize pays européens, Ariane 6 se distingue par une architecture plus polyvalente que sa prédécesseuse. Contrairement à Ariane 5, spécialisée dans les lancements en orbite géostationnaire, Ariane 6 est également capable de transporter plusieurs dizaines de satellites à la fois sur des orbites basses, plus proches de la Terre. Elle a ainsi lancé 32 satellites de la constellation Amazon LEO, qui devrait, à terme, en compter 3 200.
Ce lancement représente l’aboutissement d’un travail qui a démarré en 2014 et a mobilisé des milliers de personnes à travers l’Europe. Malgré les difficultés qui ont marqué son développement, le nouveau lanceur européen a connu une montée en cadence rapide, inédite dans le domaine spatial, et une fiabilité quasiment parfaite, là où la plupart des lanceurs spatiaux subissent des anomalies au début de leur carrière opérationnelle. Dans un contexte international dégradé, Ariane 6 représente un retour à l’autonomie d’accès à l’espace pour l’Europe alors que le retour de la guerre sur le continent européen a prouvé l’importance des capacités spatiales pour mener des opérations de combat modernes.
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L’ISS, symbole de la coopération internationale dans l’espace
L’ISS, symbole de la coopération internationale dans l’espace
Moins de vingt-quatre heures plus tard, le décollage de Sophie Adenot à bord d’une capsule américaine, aux côtés d’astronautes américains et d’un cosmonaute russe, illustre une autre forme de coopération née de la fin de la guerre froide.
La Station spatiale internationale est l’héritière directe d’un compromis géopolitique forgé en 1993, lorsque Washington et Moscou décident, sur proposition de la Russie, de fusionner leurs projets de stations spatiales respectifs. Les États-Unis, suivis de leurs alliés, acceptent le projet pour deux raisons principales : apporter un soutien au gouvernement démocratique de Boris Yeltsine et préserver les emplois des ingénieurs aérospatiaux russes, dont les compétences intéressent des pays comme l’Iran ou la Corée du Nord pour leurs développements balistiques.
Depuis près de trois décennies, l’ISS incarne la plus ambitieuse coopération scientifique internationale jamais réalisée : quinze nationalités, des infrastructures réparties sur plusieurs continents et une continuité opérationnelle remarquable malgré les crises diplomatiques successives. Dans un monde fragmenté, elle demeure l’un des derniers espaces de coopération pacifique entre grandes puissances.
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Des coopérations menacées par le contexte international
Des coopérations menacées par le contexte international
Le succès collectif d’Ariane 6 intervient à un moment où le spatial européen est marqué par une fragmentation croissante des ambitions nationales. On constate depuis quelques années une multiplication des projets de petits lanceurs, des constellations conçues à l’échelle nationale et une promotion de la concurrence intra-européenne. Ces dynamiques, impulsées par l’élan de nouvelles entreprises, reflètent une volonté d’innovation et d’agilité, avec pour objectif de rendre l’accès à l’espace plus compétitif. Elles soulèvent cependant des questions sur la coordination stratégique à l’échelle continentale.
De même, l’héritage de l’ISS est aujourd’hui sous tension. La Russie a annoncé son retrait du programme à l’horizon 2030 et développe sa propre station orbitale. La Chine, exclue de l’ISS, a construit sa propre station, Tiangong, et structure autour d’elle un écosystème alternatif, tourné vers les pays émergents. L’ISS, vieillissante, apparaît condamnée à brève échéance : la date de 2031 est souvent évoquée, même si la fin de la station a été régulièrement repoussée ces dernières années.
Ces deux lancements interviennent dans une période au cours de laquelle le spatial mondial se recompose rapidement. Les États-Unis privilégient des partenariats public-privé et des coalitions choisies, notamment à travers les accords Artemis ; la Chine avance de manière autonome ou avec des partenaires alignés sur ses intérêts. Les dynamiques actuelles favorisent la compétition, géopolitique comme économique, les projets lunaires constituant désormais l’horizon prévisible des programmes spatiaux.
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Le succès des coopérations spatiales malgré la compétition
Le succès des coopérations spatiales malgré la compétition
L’opportunité de poursuivre certaines coopérations peut légitimement se poser au regard du contexte international. Envisager de futurs projets avec la Russie de Vladimir Poutine, devenue la principale menace pour le continent européen, n’apparaît pas souhaitable à l’heure actuelle. La solidité de la coopération avec les États-Unis, partenaire historique de l’Europe spatiale, est également remise en question par les tensions transatlantiques.
En revanche, l’expérience montre que les grandes réussites européennes dans l’espace sont presque toujours le fruit de compromis collectifs exigeants. Bien que la tentation du repli national ait toujours existé dans l’histoire spatiale européenne, Ariane 6 rappelle que la coopération, malgré ses exigences, produit des résultats là où les initiatives isolées peinent encore à démontrer leur viabilité.
Malgré les divisions actuelles, l’espace demeure un domaine où la coopération est largement dictée par les contraintes du milieu. Environnement à la fois hostile et fragile, il repose sur une forte interdépendance entre les acteurs. L’absence de partage d’informations accroît les risques pour l’ensemble des opérateurs, créant une incitation structurelle au dialogue, y compris dans un contexte de tensions durables. Les astronautes, qualifiés d’« envoyés de l’humanité » par le droit international, demeurent les symboles de cet espace singulier, où la coopération reste bien souvent la seule voie d’action possible.
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