Lutter contre la flotte fantôme. La France en action
La flotte fantôme, qui représente aujourd’hui 10 % de la flotte mondiale de navires de commerce et continue de croître, est un phénomène structurel alimenté par la surcapacité maritime et la logique de contournement des sanctions internationales, qui met au défi le monde maritime dans son ensemble.
La Russie, plus spécifiquement, a largement recours à des navires « fantômes » pour exporter son pétrole, mais aussi potentiellement dans le cadre de sa campagne hybride déstabilisatrice dirigée contre les pays européens.
À ce titre, la lutte contre la flotte fantôme recouvre trois enjeux pour la France : entraver le financement de l’effort de guerre russe via la vente de pétrole en contournement des sanctions internationales, contraindre l’utilisation possible de ces navires comme plateformes pour des actions hybrides, et limiter le risque humain et environnemental que constitue la présence dans les approches maritimes françaises de certains de ces navires opérant dans un état bien en deçà des standards de navigation.
Après l’électrochoc de l’affaire du possible sabotage d’un câble sous-marin en Baltique par le pétrolier EAGLE S en décembre 2024, la France a adopté une stratégie volontariste d’entrave ciblée, capitalisant sur la performance de son dispositif interministériel d’action de l’État en mer, autour d’actions légales contre des navires-cibles choisis. Cette stratégie s’est matérialisée par l’arraisonnement du BORACAY en septembre 2025, puis plusieurs interceptions ont suivi : GRINCH, DEYNA et TAGOR dernièrement.
Au-delà de l’action purement nationale, la France s’est mobilisée sur le plan politique comme opérationnel pour fédérer ses partenaires européens autour de cette initiative, afin de maximiser la capacité d’entrave vis-à-vis de la Russie. On dénombre à ce jour 14 actions européennes contre des navires de la flotte fantôme depuis avril 2025, ce qui illustre le succès de la démarche et la réelle capacité d’entraînement française en la matière.
Ces actions d’entrave concourent au signalement stratégique vis-à-vis de la Russie, en démontrant la volonté et la capacité des pays européens à se défendre activement, au-delà du champ de la confrontation militaire directe. En outre, les réactions russes à ces actions, qui vont crescendo, montrent que cette « stratégie des 1 000 entailles » commence à porter ses fruits en matière d’atteinte à l’effort de guerre russe et mérite d’être poursuivie.
L’action contre la flotte fantôme est néanmoins freinée par trois facteurs limitants : le risque de rétorsion russe, les contraintes matérielles et opérationnelles de l’arraisonnement de navires en haute mer, et la complexité du traitement juridique des cas, liée à l’application du droit maritime international issu de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM) et des législations nationales.
Des pistes de réflexion existent toutefois pour aller plus loin dans la lutte contre la flotte fantôme, phénomène par nature supranational. Cela passera vraisemblablement par un renforcement de la coordination européenne, notamment en matière de partage de renseignements, une ventilation intelligente de l’effort entre pays européens plus ou moins exposés aux contre-mesures russes, ou encore le développement par chaque pays européen de son arsenal juridique répressif en la matière. Enfin, à une plus grande échelle, cela supposera l’accentuation de l’effort diplomatique, déjà initié par l’Union européenne (UE), de sensibilisation et de responsabilisation des autres acteurs du monde maritime, notamment les États dont les registres maritimes sont les plus concernés.
En complément, une éventuelle manœuvre de la Russie consistant à transférer massivement les navires fantômes qui œuvrent à son profit sous pavillon russe ou d’un de ses pays partenaires mettrait en confrontation l’objectif stratégique européen d’entrave à l’effort de guerre russe et le principe de respect du droit maritime international. Si elle n’est pas la panacée pour la Russie, cette possibilité mérite néanmoins d’être prise en considération.
Au-delà, la lutte contre la flotte fantôme, qui prend de l’ampleur et porte atteinte plus largement au commerce maritime international légitime, justifie un effort plus global qui dépasse la stratégie européenne ciblée d’entrave à l’effort de guerre russe. Il y a en effet un enjeu majeur à combattre le phénomène à la racine et à l’échelle internationale, dans un monde qui peine à se fédérer autour des grands enjeux internationaux.
| Pays · date | Navire | Type · pavillon | Zone | Motif | Justification | Résultat |
|---|---|---|---|---|---|---|
| Finlande Déc. 2024 | Eagle S | Pétrolier Îles Cook | Nord Baltique / golfe de Finlande | Sabotage infra. | Suspicion de sabotage d'infrastructures critiques | Détenu 2 mois – équipements de surveillance trouvés à bord |
| Estonie Avr. 2025 | Kiwala | Pétrolier Djibouti | Golfe de Finlande | Sanctions UE/UK/CA/CH | Absence de pavillon | Détenu 17 jours |
| Pologne Mai 2025 | Sun | Pétrolier Antigua & Barbuda | Centre Baltique | Sanctions internationales | Rôdait près du câble électrique Pologne-Suède | A fui après détection par avion de patrouille polonais |
| Estonie Mai 2025 | Jaguar (Argent) | Pétrolier Gabon | Nord Baltique | Sanctions UK | Suspicion de faux pavillon | Refus d'obéir – pénétration SU-35 russe en réponse |
| France Sep. 2025 | Boracay | Pétrolier Bénin | Atlantique Nord | Lié aux drones DK | Défaut de justification de nationalité / refus d'obtempérer | Détenu 5 jours – agents de sécurité russes à bord |
| Finlande Déc. 2025 | Fitburg | Cargo sec Saint-Vincent-et-les-Grenadines | Golfe de Finlande | Sabotage câbles télécom | Suspicion de sabotage d'infrastructures critiques | Détenu 2 semaines – transportait acier russe sous sanctions UE |
| France Jan. 2026 | Grinch | Pétrolier Îles Comores | Mer d'Alboran | Sanctions UE/UK/USA | Suspicion de faux pavillon | Détenu 25 jours – peine de confiscation (plusieurs M€) |
| Allemagne Jan. 2026 | Eventin | Pétrolier Panama | Mer Baltique | Panne de propulsion | Remorquage | Navire confisqué |
| Danemark Fév. 2026 | Nora (Cerus) | Porte-conteneurs Îles Comores | Détroits danois | Sanctions US (Iran/Russie) | Suspicion sur le pavillon (Iran) | Détenu depuis arraisonnement (fév. 2026) |
| Suède Mars 2026 | Caffa | Cargo sec Guinée | Ouest Baltique | Sanctions UKR (grain) | Suspicion de faux pavillon | Détenu 7 semaines – confisqué par la Suède |
| Suède Mars 2026 | Sea Owl 1 | Pétrolier Îles Comores | Ouest Baltique | Sanctions UE | Suspicion de faux pavillon | Détenu depuis arraisonnement (mars 2026) |
| Belgique Mars 2026 | Ethera | Pétrolier Guinée | Mer du Nord | Sanctions UE/UK/USA | Suspicion de faux pavillon | Amende de libération 10 M€ (non encore payée) |
| France Mars 2026 | Deyna | Pétrolier Mozambique | Méditerranée occidentale | Sanctions internationales | Suspicion de faux pavillon | Détenu 4 semaines – société propriétaire condamnée |
| Suède Avr. 2026 | Flora 1 | Pétrolier Sierra Leone | Centre Baltique | Crimes environnementaux | Suspecté de crimes environnementaux (hydrocarbures) | Détenu 2 jours (preuves insuffisantes) |
| Suède Avr. 2026 | Hui Yuan | Pétrolier Panama | Ouest Baltique | Crimes environnementaux | Suspecté de crimes environnementaux | Non lié à la flotte fantôme |
| Suède Avr. 2026 | Jin Hui | Pétrolier Syrie | Ouest Baltique | Sanctions UE/UK/UKR | Suspicion de faux pavillon | Capitaine arrêté – faux documents et violations maritimes |
| France Mai 2026 | Tagor | Pétrolier Cameroun | Atlantique Nord | Sanctions internationales | Suspicion de faux pavillon | Capitaine sous enquête judiciaire |
| Royaume-Uni Juin 2026 | Smyrtos | Pétrolier Cameroun | Manche | Sanctions internationales | Absence de pavillon valide | Détenu depuis arraisonnement |
| France Juin 2026 | Deliver | Pétrolier Cameroun | Manche | Flotte fantôme | Suspicion de faux pavillon | Dérouté vers point de mouillage pour vérification |
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