Chute de Nicolas Maduro : « Le Kremlin se trouve dans une situation d’impuissance stratégique »
La décapitation du régime chaviste par les États-Unis porte un coup sévère à la Russie, qui perd un partenaire économique et militaire. Selon Dimitri Minic, chercheur au Centre Russie/Eurasie de l'Ifri, ce revers géopolitique sape les fondements mêmes de la puissance russe.
Le JDD. Le Venezuela était le partenaire le plus important de la Russie en Amérique latine. Après l’affaiblissement de l’Iran et l’effondrement de la Syrie, cela constitue-t-il un nouveau revers pour la politique étrangère russe ?
Dimitri Minic. La Russie fantasme un statut de grande puissance qu’elle estime mériter. La reconnaissance de ce statut par l’Occident – pourtant honni – est une question centrale. Le problème structurel de la Russie, et c’est une constante historique, est d’avoir sacrifié les fondements mêmes de la puissance – développement économique et technologique, le bien-être de la population, dynamique démographique etc. – sur l’autel de politiques impérialistes et radicalement anti-occidentales.
L’intervention en Syrie en 2015 devait symboliser le retour de la Russie sur la scène mondiale. Les partenariats avec l’Iran et le Venezuela relèvent de la même logique et s’accompagnent d’un pouvoir de nuisance destiné à remettre en cause l’ordre international dominé par les États-Unis et l’Europe, en s’appuyant sur le « Sud Global ». Dans cet ensemble, la Chine est vue comme un partenaire privilégié. La guerre en Ukraine a radicalisé cette orientation, à la fois par nécessité – mobilisation des ressources pour l’effort de guerre et diversion stratégique – et par conviction : transformer l’ordre international. L’économie de guerre russe dépend aujourd’hui étroitement de la Chine. Moscou a renforcé ses liens avec l’Iran et la Corée du Nord et intensifié ses actions subversives contre l’Occident, en Europe, en Amérique du Nord, mais aussi en Afrique et au Moyen-Orient.
Pensée comme un kairos susceptible de provoquer l’implosion de l’Occident, la période 2021-2022 a débouché sur ce qui s’est vite révélé être un échec stratégique majeur, l’« opération militaire spéciale », laquelle s’est transformée en guerre hétérotélique de haute intensité, longue, coûteuse et meurtrière. Celle-ci a marginalisé la Russie en la ramenant à un horizon géopolitique de plus en plus régional. L’incapacité de Moscou à soutenir efficacement la Syrie, l’Iran, le Venezuela et même l’Arménie témoigne de cet affaiblissement. L’échec de la Russie à s’imposer sur le champ de bataille en Ukraine et la politique de Trump sont les deux principaux moteurs du déclassement de la Russie. Tant que Moscou se trouve dans une impasse militaire en Ukraine – qui absorbe la plupart de ses ressources militaires –, que Trump maintient un soutien minimal à l’Ukraine, qu’il exige du Kremlin qu’il fasse la paix, et qu’il ne fragilise pas davantage la cohésion de l’OTAN, les marges de manœuvre de la Russie resteront limitées. Son fort pouvoir de nuisance est aujourd’hui largement mobilisé contre l’Europe.
Texte citation
« L’échec de la Russie à s’imposer sur le champ de bataille en Ukraine et la politique de Trump sont les deux principaux moteurs du déclassement de la Russie. »
Chercheur, Responsable scientifique de l’Observatoire Russie, Europe orientale, Caucase et Asie centrale, Centre Russie/Eurasie de l’Ifri
Alors que les relations entre Moscou et Washington semblent se réchauffer, les États-Unis contribuent à l’affaiblissement des alliés de la Russie. Comment Moscou gère-t-elle ce paradoxe ?
Depuis le retour de Trump à la Maison-Blanche, la position russe sur l’Ukraine n’a pas évolué. En réalité, aucun acteur n’est prêt à négocier : la Russie, car elle n’envisage les négociations qu’à travers la capitulation de l’Ukraine ; les États-Unis, car ils refusent de peser directement sur le rapport de force militaire ; les Européens, car ils ne souhaitent pas apporter des garanties de sécurité à l’Ukraine sans couverture américaine.
Trump semble avoir cru que son autorité personnelle et ses propositions commerciales suffiraient à infléchir la politique russe. Or, la diplomatie américaine s’est heurtée à des acteurs – Moscou, Pékin et Téhéran – pour lesquels le politique et l’idéologique priment sur l’économique. L’objectif politique de la Russie en Ukraine demeure inchangé : il s’agit de vassaliser ce pays, impliquant une démilitarisation, un alignement politico-militaire sur le Kremlin, et une russification d’une partie de la population et du territoire de l’Ukraine. Moscou a toutefois compris qu’il fallait ménager l’ego de Trump et cultiver son instinct – appétit économique, défiance à l’égard de l’Europe, collusions idéologiques russo-américaines – pour espérer atteindre son objectif stratégique, à savoir isoler l’Ukraine de tout soutien occidental ou, a minima, éviter un retour à la politique de Biden.
Le discours de politique étrangère russe s’est adapté en 2025 : Washington, engagé dans une purge de son « État profond » et porté par un discours isolationniste, devenait fréquentable. Parallèlement, Moscou maintient son récit destiné au Sud Global, se posant en rempart de la « majorité mondiale » contre un Occident désormais incarné par une « Europe démocratique » présentée comme impérialiste, nazie, raciste et islamophobe. Les interventions américaines en Iran et au Venezuela rendent toutefois cette posture discursive de plus en plus intenable.
Ce silence de Moscou est donc révélateur de ses faiblesses ?
Le Kremlin se trouve au fond dans une situation d’impuissance stratégique. Il doit simultanément ménager Trump et constater que les actions américaines affaiblissent son réseau d’alliés. Plus la politique américaine se « russifie » – sur le plan interne comme externe –, plus Washington s’éloigne d’un partenariat avec Moscou. Les liens étroits entre la Russie et la Chine – largement fondés sur l’antiaméricanisme, le mépris de l’Europe et la volonté de désoccidentaliser l’ordre international – expliquent également cette posture de la Maison-Blanche, qui semble avoir été surprise par l’intransigeance de la Russie. Par ses discours et ses actes, Washington montre à ses concurrents que l’ordre fondé sur des règles cède effectivement la place à un monde régi par le rapport de force, que Moscou appelait de ses vœux. Or, dans ce monde, Washington demeure aujourd’hui le plus fort et ne semble pas souhaiter qu’un pôle concurrent puisse émerger.
L’Europe, malgré un potentiel considérable, apparaît marginalisée, incohérente et ciblée par deux puissances impérialistes, la Russie et les États-Unis, qui cherchent à la fragmenter pour mieux la dominer. Le Dialogue mélien a déjà commencé ; il serait temps qu’elle agisse en conséquence.
Dans l’ouvrage issu de votre thèse, vous montrez que la culture stratégique russe post-soviétique découle d’un sentiment d’isolement et d’encerclement par un Occident perçu comme hostile, ce qui conduit Moscou à adopter une posture offensive à visée défensive. Comment résumer la politique étrangère russe, à l’aune de 2026 ?
Les principaux objectifs politiques de Moscou sont relativement clairs. La Russie cherche à maintenir son influence politico-militaire dans l’espace post-soviétique, à découpler les États-Unis et l’Europe, à affaiblir l’UE et, surtout, à provoquer la dislocation de l’OTAN, perçue comme le principal obstacle à l’expansion politico-militaire russe en Europe orientale et centrale, où le Kremlin pense avoir des droits à régner. Enfin, Moscou souhaite influencer les destinées de l’Europe, unilatéralement ou en partenariat avec les États-Unis.
Il faut comprendre que les élites politico-militaires russes ne sont jamais réellement sorties de Yalta. Les continuités avec l’histoire tsariste et soviétique sont frappantes, tout comme avec la période Eltsine, qui déclarait à Bill Clinton : « Donnez-nous l’Europe ! ». L’Occident occupe une place spéciale dans la représentation du monde de ces élites : à la fois génial et admiré, il est aussi jugé ontologiquement malfaisant, déficient et fondamentalement belliqueux. Ainsi, la Russie pense avoir la mission de régénérer l’Europe pour mieux se prémunir d’une contagion de valeurs jugées nocives, au premier rang desquelles l'État de droit et la liberté. Cette dialectique de l’offensive et de la défensive est centrale dans la politique russe. La préservation de l’autocratie moscovite est une donnée structurante de cette équation.
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