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Frappes en Iran : « La mort d'un dirigeant ne signifie pas la fin du régime »

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interviewé par Virginie Robert dans

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Marc Hecker, directeur exécutif de l'Ifri, livre son analyse des premiers effets des frappes aériennes israélo-américaines en Iran, qui ont provoqué la mort du guide suprême et entraîné des représailles dans tout le voisinage.

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Frappes aériennes américano-israéliennes à Téhéran, 1er mars 2026
Frappes aériennes américano-israéliennes à Téhéran, 1er mars 2026
Hossein Esmaeili/UPI/Shutterstock
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Marc Hecker, directeur exécutif de l'Ifri, livre son analyse des premiers effets des frappes aériennes israélo-américaines en Iran, qui ont provoqué la mort du guide suprême et entraîné des représailles dans tout le voisinage.

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Les frappes israélo-américaines ont violemment atteint le régime des mollahs, avec la mort du guide suprême. Pour Marc Hecker, directeur exécutif de l'Institut français des relations internationales (Ifri), l'absence d'appui militaire au sol rend toutefois difficile un changement de régime, qui dépend de la mobilisation de la population. Sans armes, elle ne pourra réussir que si une partie des forces de sécurité bascule du côté des opposants.

Au-delà de la disparition d'Ali Khamenei, un changement de régime en Iran est-il possible sans l'envoi de troupes au sol ?

Ali Khamenei était le personnage central du régime : depuis 1989, il était le guide suprême de la révolution islamique, c'est-à-dire le plus haut responsable religieux et politique. Son aura dépassait le cadre de l'Iran, la République islamique ayant cherché à exporter son modèle révolutionnaire dans d'autres pays du Moyen-Orient, en s'appuyant en particulier sur les communautés chiites. Le secrétaire général du Hezbollah était par exemple le représentant du guide suprême au Liban.

Toutefois, la mort d'un dirigeant ne signe pas la fin d'un régime. D'une part, parce qu'un processus de succession était d'ores et déjà prévu. D'autre part, parce que le régime s'incarne dans une structure complexe qui ne saurait se résumer à un seul homme, si important soit-il.

Dans « Bombing to Win », le politologue américain Robert Pape explique, en s'appuyant sur des exemples historiques, qu'on ne renverse pas un régime uniquement par les airs : il faut du soutien au sol. Or visiblement, les Etats-Unis n'ont pas prévu d'intervention terrestre.

Pour Israël, c'est exclu : l'armée israélienne n'est pas conçue pour projeter des milliers de fantassins aussi loin des frontières de l'Etat hébreu. Donc, il reste les Iraniens eux-mêmes.

Trump a lancé un appel à la population en lui disant de saisir sa chance, mais sans savoir s'il y aura suffisamment de répondant. On a vu une partie des Iraniens se mobiliser à plusieurs reprises au cours des 20 dernières années contre le régime, mais à chaque fois, la répression a été implacable.

Nous avons affaire à un régime autoritaire qui a ancré ses structures pendant 47 ans. Pour que le régime bascule, il faudrait qu'une partie de l'appareil sécuritaire vire de bord. La population, seule et désarmée, a peu de chances de pouvoir renverser une telle dictature. C'est une question de rapport de force.

Donc, tant qu'une partie des structures sécuritaires ne basculera pas du côté des opposants, cela ne bougera pas. Par ailleurs, une partie du peuple - mais dans quelle proportion ? - soutient la théocratie. Au fil des décennies, le régime s'est évertué à endoctriner les masses. Une telle entreprise d'endoctrinement idéologique ne s'efface pas du jour au lendemain.

Au vu des frappes menées samedi, doit-on anticiper un conflit de longue durée ?

Le Center for Strategic and International Studies a publié une étude sur les forces en présence. En termes de volume, on se situe nettement en dessous de la flotte assemblée pour l'invasion de l'Irak en 2003 : il y a à peu près quatre fois moins de navires de guerre américains dans la zone aujourd'hui qu'à l'époque.

Les forces mobilisées pour l'opération « Tempête du désert » en 1991 étaient encore plus importantes. Le niveau actuel est plus proche de celui des frappes de 1998 contre l'Irak (opération « Renard du désert »), qui avaient duré quatre jours.

En réalité, les choses ne sont pas vraiment comparables, parce que le matériel militaire a beaucoup évolué, mais on voit par exemple que les Etats-Unis n'ont pas prévu de bâtiment permettant des opérations amphibies. Le déploiement naval n'est qu'une indication, puisqu'il faut aussi tenir compte des bases américaines dans la région.

Quelles sont les options ?

Les Américains ont montré que leur déploiement militaire n'était pas qu'une pression théorique visant à obtenir des concessions dans un processus diplomatique. Mais les forces engagées ne sont pas suffisantes pour durer plusieurs mois. Il faudrait de la logistique supplémentaire et que les pays du Golfe acceptent d'ouvrir les bases et les ports pour soutenir un conflit plus long.

A priori, on aurait pu penser que les monarchies golfiques chercheraient à obtenir des Etats-Unis un arrêt très précoce des hostilités parce que leur prospérité repose sur la stabilité régionale. Mais les frappes iraniennes sur des infrastructures civiles, des immeubles résidentiels ou des hôtels de luxe comme le Fairmont Hotel à Dubaï, à Palm Jumeirah, ont été perçues par les pays visés comme le franchissement d'une ligne rouge. Anwar Gargash, conseiller diplomatique du président des Emirats arabes unis, a déclaré que face aux attaques iraniennes, les pays du Golfe ne pouvaient pas rester les bras croisés.

Un scénario minimaliste serait celui d'un arrêt relativement rapide des opérations militaires puis l'ouverture d'une phase diplomatique. Les dirigeants iraniens - très affaiblis et sous la menace d'une reprise des hostilités - seraient contraints de faire des concessions majeures sur tous les dossiers importants : nucléaire, missiles balistiques, proxys et libertés individuelles.

Un scénario maximaliste verrait les Américains monter en puissance et s'engager plus directement dans la voie d'un véritable changement de régime. Une telle posture dévierait significativement de la ligne générale de Donald Trump, qui a beaucoup critiqué le « regime change » et le « nation building » en Afghanistan à partir de 2001 et en Irak à partir de 2003. Elle serait aussi très risquée : une fois le pouvoir renversé, comment stabiliser le pays, éviter une guérilla, voire une guerre civile ?

Les Gardiens de la révolution cherchent à bloquer le détroit d'Ormuz, point de passage clé du commerce mondial de pétrole. Comment évaluez-vous le risque ?

Le blocage du détroit d'Ormuz aurait une influence majeure sur le prix des hydrocarbures. Des projections donnent jusqu'à 130 dollars le baril contre 73 dollars juste avant le début des frappes américaines et israéliennes.

Les Iraniens peuvent tenter de miner le détroit, soit avec des navires de surface, soit avec des sous-marins. Ils en disposent notamment de classe Kilo, achetés aux Russes dans les années 1990. Le scénario du blocage d'Ormuz a évidemment été anticipé par les Américains, qui vont chercher à empêcher sa réalisation.

De quelles cartes le régime iranien dispose-t-il encore ?

Jusqu'à récemment, on disait que la dissuasion iranienne reposait sur une triade : menace de franchir le seuil nucléaire, utilisation massive de missiles balistiques et activation des proxys. Ces trois piliers ont vacillé les uns après les autres, mais ne sont pas totalement éradiqués.

A ce jour, le stock d'uranium enrichi demeure introuvable et des missiles balistiques continuent à être tirés. Quant aux principaux proxys - à commencer par le Hezbollah - ils sont très affaiblis, mais ils n'ont pas disparu.

Une carte n'a pas été tirée jusqu'à présent, celle du terrorisme international. Des cellules contrôlées directement ou indirectement par l'Iran seraient présentes au-delà du Moyen-Orient, en Amérique latine, en Afrique, ou encore en Europe. En France, un attentat a été déjoué en 2018 à Villepinte : un meeting d'opposants iraniens était ciblé. Une alerte a été émise dès samedi par le Conseil de sécurité nationale israélien pour mettre en garde les ressortissants de ce pays contre le risque d'attaques à l'étranger.

> Lire l'interview sur le site des Échos

 

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Marc HECKER

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Directeur exécutif de l'Ifri, rédacteur en chef de Politique étrangère et chercheur au Centre des études de sécurité de l'Ifri

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Frappes aériennes américano-israéliennes à Téhéran, 1er mars 2026
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