Guerre au Moyen-Orient : « Les conséquences à la pompe seront visibles assez rapidement »
Sébastien Jean, directeur associé de l'Initiative géoéconomie et géofinance de l’Ifri, analyse les conséquences économiques du conflit en cours au Moyen-Orient.
Quelles sont les conséquences économiques du conflit au Moyen-Orient ?
« Les impacts économiques pour la France et l’Europe sont principalement liés au pétrole et dans une moindre mesure au gaz. Le marché de l’énergie est très dépendant du détroit d’Ormuz, par lequel passe 20 % la consommation totale de pétrole et un tiers des exportations mondiales. S’il y avait une interruption durable du passage, nous serions confrontés à un choc pétrolier d’ampleur. À ce stade, il n’est pas certain, car les Iraniens eux-mêmes savent qu’ils en souffriraient. Bloquer ce trafic répond aujourd’hui à une urgence existentielle pour eux, mais ne peut leur offrir une solution durable. »
Ce choc se traduirait par une hausse des prix à la pompe ?
« La réponse dépend de plusieurs paramètres : la durée de la fermeture du détroit d’Ormuz, l’incertitude autour du conflit et les conséquences de la guerre sur les capacités d’extraction et de raffinage en Iran et dans les pays du Golfe. Les prix mondiaux augmentent déjà, les conséquences à la pompe seront visibles assez rapidement, la question est de savoir quelles seront l’ampleur et la durée de la hausse. »
Au-delà du choc énergétique, quel est l’impact de la fermeture du détroit d’Ormuz et de la « suspension » du passage par le canal de Suez sur le trafic maritime de marchandises ?
« Le détroit d’Ormuz n’est pas un axe majeur de transit de marchandises non énergétiques. Sauf localement pour la distribution au Moyen-Orient ou en Afrique de l’Est, ou pour du transbordement. Pour les grands flux entre l’Asie et l’Europe, par exemple, ce qui est sensible c’est plutôt le canal de Suez. Il avait déjà été perturbé par les attaques des rebelles houthistes et le trafic ne s’était pas complètement rétabli depuis. Donc une bonne partie du trafic maritime faisait déjà le détour par le cap de Bonne-Espérance. »
L’impact est donc avant tout énergétique et il se diffuse ensuite au reste de l’activité économique. De quelle manière ?
« Si l’impact sur les prix du pétrole se matérialise, cela conduit à un choc inflationniste. Le prix de l’énergie augmente, et affecte la profitabilité des entreprises dans les secteurs les plus concernés : le transport – routier ou aérien -, la chimie ou la pétrochimie. Et indirectement l’agriculture, à la fois parce qu’elle est consommatrice de carburant et puis parce que les engrais sont directement liés aux hydrocarbures. Pour faire face à un choc inflationniste, les entreprises doivent augmenter leurs prix, avec des répercussions sur l’inflation et les consommateurs. Avec, au bout du compte, un impact sur la politique monétaire. La Banque centrale européenne est moins accommodante en cas d’inflation et pourrait ne pas baisser ses taux. »
Faut-il attendre un impact spécifique sur l’économie française ?
« La France est moins exposée au choc énergétique grâce au nucléaire qui lui fournit 60 % de son électricité. Contrairement à 2022, avec la guerre en Ukraine, cette fois la crise n’est pas spécifiquement européenne, elle touche tout le monde, et sans doute plus l’Asie, d’ailleurs. L’essentiel du pétrole et même du gaz naturel liquéfié qui sort du Golfe persique est à destination de l’Asie. C’est un marché mondial mais il y a quand même des spécificités régionales. Par ailleurs, nous sommes actuellement dans une période de faible inflation en France, ce qui nous permettrait d’absorber plus facilement une hausse des prix. »
Des avions sont cloués au sol par le conflit. Le potentiel touristique de Dubaï s’affaiblit : les pays du Golfe sont-ils fragilisés aussi dans ces secteurs avec la guerre ?
« La crise va avoir un impact sectoriel qui risque d’être sensible pour le secteur du transport aérien, d’autant que le Golfe est un hub majeur et que le kérosène constitue une grosse partie des coûts d’exploitation de l’aérien. Le conflit affecte par ailleurs le tourisme dans les pays du Golfe, surtout à Dubaï. C’est un problème pour la stratégie de diversification de ces pays qui voulaient sortir du tout pétrole et se diversifier. »
> Lire l'interview sur le site du Dauphiné Libéré
Média
Journaliste(s):
Format
Partager