Ukraine : « La guerre pourrait encore durer des années et, paradoxalement, le temps joue contre le Kremlin »
Le chercheur Dimitri Minic, chercheur au Centre Russie/Eurasie de l'Ifri et responsable scientifique de l’Observatoire Russie, Europe orientale, Caucase et Asie centrale, estime dans un entretien au « Monde » qu’« il ne faut pas enterrer l’Ukraine trop vite », même si le rapport de force est actuellement favorable à la Russie.
Dimitri Minic est chercheur à l’Institut français des relations internationales et auteur de Pensée et culture stratégiques russes (Maison des sciences de l’homme, 2023). Dans un entretien au Monde, il analyse les racines et l’évolution du conflit en Ukraine, quatre ans après le début de l’invasion russe à grande échelle du 24 février 2022.
Quel est aujourd’hui le rapport de force entre l’Ukraine et la Russie ?
Il a évolué, mais reste favorable à la Russie, qui a des réserves potentiellement plus importantes que l’Ukraine. Pour l’instant, Moscou arrive à compenser les pertes, mais elles sont exponentielles d’année en année. Aujourd’hui, les Russes contrôlent environ 20 % du territoire ukrainien. Mais c’est en grande partie ce qu’ils ont obtenu dans la première phase de la guerre, en 2022. En 2024 et 2025, ils n’ont conquis qu’environ 1 % du territoire. C’est ultra-incrémental et ultra-meurtrier.
La guerre en Ukraine a également conduit à un déclassement de la Russie. Le pays s’est révélé incapable de défendre ses partenaires dans le monde, que ce soit le Venezuela, la Syrie ou l’Iran. Surtout, Moscou n’est pas en mesure de contester les actions de Donald Trump, qui incarnent l’interventionnisme et l’unilatéralisme américains pourtant honnis par la Russie. En un an, le président américain a ordonné plus de frappes que Joe Biden en quatre, tandis qu’il a créé un substitut à l’Organisation des Nations unies, le Board of Peace, qu’il entend présider à vie.
La Russie et l’Ukraine ont chacune leurs alliés. Quelle influence ces derniers ont-ils dans le rapport de force ?
La Russie a des partenaires privilégiés et assez stables. La Chine, d’abord, dont l’apport est fondamental malgré sa neutralité de façade, et avec laquelle le partenariat est à la fois durable et idéologique, au sens où il est fondé sur la confrontation avec l’Occident. Ensuite, la Corée du Nord et, dans une moindre mesure, l’Iran, qui a joué un rôle important au début de la guerre. Ces partenariats permettent à l’industrie de défense russe de fonctionner au régime actuel et à l’armée russe de recevoir de l’aide en armes et en personnel militaire.
L’Ukraine, elle, dépend aujourd’hui principalement de l’Europe, qui a beaucoup fait pour compenser la fin de l’aide militaire américaine. Toutefois, des élections vont se tenir d’ici un an ou deux dans plusieurs pays, ce qui pourrait changer l’orientation géopolitique régionale. C’est notamment le cas de la France, où le Rassemblement national pourrait gagner la présidentielle en 2027. Quelle politique adopterait-il ? Une neutralité bienveillante à l’égard de l’Ukraine ne serait pas à la hauteur des enjeux pour la France et l’Europe.
Quel impact le retour de Donald Trump à la Maison Blanche a-t-il sur le conflit ?
Le président américain a essayé de contraindre l’Ukraine, l’Europe et la Russie à conclure un accord de paix, mais cela n’a pas marché car il a sous-estimé la résilience de la première, l’unité de la deuxième et les intentions de la troisième. L’administration américaine va peut-être finir par comprendre que le conflit ne se réglera pas de façon transactionnelle, mais par l’épuisement militaire, économique, social et/ou financier d’un des deux belligérants.
Pour le Kremlin, Trump représente avant tout une potentielle aubaine. Son grand espoir, c’est qu’il lâche totalement l’Ukraine et qu’il en finisse lui-même avec l’Occident. Le premier pouvoir de nuisance du président américain vis-à-vis de l’Ukraine, au-delà même de la suspension des moyens militaires, serait de sceller directement un pacte économique avec Vladimir Poutine dans le dos des Ukrainiens. Cela renforcerait considérablement la Russie.
La Russie pensait marcher sur Kiev en quelques jours. Comment expliquer cette erreur d’appréciation ?
En 2021, l’année précédant l’« opération militaire spéciale », Moscou semble convaincu de la faiblesse de l’Occident. Joe Biden est plus ou moins vu comme un vieillard sénile, et le retrait des troupes américaines d’Afghanistan [en août 2021] comme un moment charnière, annonciateur de l’effondrement de l’Occident et de l’avènement d’un nouveau monde. On verra par la suite que la Russie s’est lourdement trompée, car l’OTAN [Organisation du traité de l’Atlantique Nord] s’est renforcée, et les Occidentaux se sont montrés solidaires entre eux et avec l’Ukraine.
Reste que la stratégie de sécurité nationale russe, publiée en 2021, reflète l’idée que l’ordre international est en pleine transformation et que Moscou doit saisir l’occasion. La Russie estime être une grande puissance unique, suivant une voie particulière, avec une mission historique. Il s’agit d’une des croyances les plus largement partagées et des plus nocives chez les élites politico-militaires russes.
Quelles sont les autres croyances ?
La première, c’est que le monde est hostile à la Russie et conspire contre elle. Cela la pousse à investir des ressources colossales pour se défendre contre des ennemis imaginaires, et à mener une guerre préventive constante et largement unilatérale. La deuxième idée, c’est qu’au fond, l’Occident est omnipotent et omniscient et, en même temps, ontologiquement faible, lâche et déliquescent, ce qui permet à Moscou d’espérer pouvoir modifier le statu quo. Ces cadres cognitifs ont un impact considérable sur la politique étrangère russe.
Depuis la chute de l’Union soviétique, en 1991, les élites militaires ont développé une conception de la guerre fondée sur le contournement de la lutte armée interétatique, où la confrontation indirecte occupe une place majeure. L’usage direct de la force armée, s’il est jugé nécessaire et possible, est censé intervenir en dernier ressort, comme opération armée brève, limitée et largement démonstrative permettant de provoquer l’effondrement rapide de l’Etat visé. L’opération de 2022 en Ukraine s’inscrit directement dans cette pensée stratégique, qui explique aussi bien sa conception que son échec pratique.
Une défaite de l’Ukraine ne serait donc pas inévitable, malgré ses difficultés ?
Il ne faut pas enterrer l’Ukraine trop vite, l’issue de ce conflit est loin d’être évidente. Depuis novembre 2022, la Russie mène des frappes de missiles et de drones massives sur les infrastructures énergétiques ukrainiennes. Trois ans plus tard, l’Ukraine survit encore à cela. Elle souffre à tous les niveaux, mais a réussi à s’adapter au conflit et à s’autonomiser, en partie, sur le plan militaire.
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