Guerre en Ukraine : Schumpeter au pays des Soviets ?
Le 24 février 2022, la Russie a envahi l'Ukraine. Le plan initial imaginé par Moscou visait à conquérir rapidement Kiev, à la manière de la doctrine américaine « choc et effroi ». Les Russes avaient cependant sous-estimé la cohésion de la nation ukrainienne et l'efficacité des troupes de ce pays. Ne réussissant plus à progresser, l'armée russe a choisi de concentrer ses opérations sur le Donbass et la côte de la mer Noire, où elle fait face à une forte résistance.
Dans leur forme, les opérations militaires en Ukraine ouvertes le 24 février 2022 relèvent de l’« industriel tardif ». Les armées sont proches, dans leur organisation et leurs méthodes, de l’optimum de la fin de la Seconde Guerre mondiale – avec un volume des forces plus faible et quelques nouveautés qui n’annoncent pas forcément de révolution. En maîtrisant moins que prévu l’art industriel de la guerre, les forces russes n’ont pas réussi à utiliser à fond leur potentiel, contrairement à celles de l’Ukraine qui sont aidées par une puissante coalition de soutien.
Après une phase dynamique, où les Russes ont bénéficié de l’avantage initial de la puissance et de la surprise, les opérations se sont donc stabilisées sur un front rigide, à la manière des combats en Belgique et en France en 1914. Comme à l’époque, les moyens employés ont rapidement connu des rendements opérationnels décroissants, ce qui est la définition d’une crise schumpetérienne. Pour sortir de cette impasse, il n’est pas d’autre solution que de rompre l’équilibre des forces par l’engagement massif de ressources nouvelles, et surtout par l’innovation.
Un modèle opérationnel russe trop ambitieux, sur des bases trop faibles
Une armée est toujours l’association d’hommes et d’équipements, dans des structures données et avec une culture particulière. La combinaison de ces quatre éléments induit ce que cette armée est réellement capable de faire face à l’ennemi.
Dans ses équipements, l’armée de Vladimir Poutine a semblé émerger de la crise de l’après-guerre froide à partir de 2010, et surtout 2015, avec une nouvelle génération d’équipements très avancés, et complaisamment présentés, comme le système antiaérien S-400, les chasseurs Su-57 de cinquième génération, les missiles hypersoniques Kinjar ou les chars de bataille T-14 Armata. Toute une panoplie parfois sans équivalent dans le reste du monde.
Sans même parler de la corruption interne du complexe militaro-industriel russe, cette modernisation technique était cependant fragile. Les ressources budgétaires et le capital de savoirs étaient effectivement insuffisants pour soutenir simultanément la modernisation de toutes les composantes militaires – arsenal nucléaire pléthorique, grande force aérospatiale, marine, force aéroterrestre massive – d’une puissance qui se veut globale. Cette modernisation dépendait aussi beaucoup des apports de la technologie occidentale importée, une ressource qui s’est tarie d’un coup après les sanctions de 2014 liées à l’annexion de la Crimée. [...]
PLAN
- Un modèle opérationnel russe trop ambitieux, sur des bases trop faibles
- Face à la menace russe
- La confrontation dans la profondeur
- L’offensive aéroterrestre initiale russe et son échec
- Une crise militaire schumpetérienne
Michel Goya est un ancien colonel de l'armée de Terre et un historien militaire. Il a récemment publié Le Temps des Guépards. La guerre mondiale de la France de 1961 à nos jours, Paris, Tallandier, 2022.
Contenu disponible en :
Thématiques et régions
Utilisation
Comment citer cette publicationPartager
Cette page ne contient qu'un résumé de notre travail. Si vous souhaitez avoir accès à toutes les informations de notre recherche sur le sujet, vous pouvez télécharger la version complète au format PDF.
Guerre en Ukraine : Schumpeter au pays des Soviets ?
L’Euro-Asie selon Pékin
Projet géographique à portée économique, et porteur de lourdes conséquences politiques, la stratégie chinoise des Nouvelles routes de la soie vise une connectivité généralisée dans l’espace eurasiatique. Cherchant à désenclaver une partie du territoire chinois, elle entend doubler la mondialisation maritime d’un développement des circulations terrestres. Russes et Européens sont, entre autres, concernés par les effets de cette stratégie, déjà concrétisée par de multiples décisions.
Faire face à la Russie
Moscou cherche à remettre en cause l’ordre international libéral dominé par les États-Unis. Le président Poutine multiplie les coups de force et tente de diviser les Occidentaux. Il promeut une « révolution conservatrice » et soutient les formations populistes en Europe. Pourtant, la Russie est plus faible qu’il n’y paraît. Son économie est chancelante et sa structure démographique problématique. Face aux coups de boutoir de Moscou, les capitales occidentales doivent faire preuve de fermeté.
Un renouvellement de la démocratie par le bas ? Les mouvements Indignés et Occupy
Depuis 2011, d’importantes mobilisations citoyennes dénoncent les politiques d’austérité et les dysfonctionnements de la démocratie représentative. Des mouvements comme les Indignés ou Occupy réclament la mise en place de nouvelles formes de pratiques démocratiques. Toutefois, pour pouvoir perdurer et se développer, ces mouvements sont obligés de s’insérer, au moins partiellement, dans le jeu politique traditionnel. L’émergence de Syriza en Grèce ou Podemos en Espagne en est l’illustration.
Orban et le souverainisme obsidional
Les régimes d’Europe centrale tentés par l’autoritarisme et le souverainisme s’appuient sur le retour à un passé mythique, qui s’articule paradoxalement à une reprise de certaines pratiques des temps communistes. D’autres dimensions caractérisent leur glissement hors de l’état de droit démocratique : rapport aux médias, à l’opposition… Ces régimes vont à l’impasse. Seules les sociétés civiles et l’Union européenne peuvent s’opposer à une dynamique dangereuse bien au-delà de ces pays.