COVID-19 : le monde d’après est déjà là
L’imprévisible crise du COVID-19 pose, à plusieurs niveaux, des questions fondamentales. Elle questionne la forme actuelle de la mondialisation, et l’idéologie néo-libérale qui l’a jusqu’ici accompagnée. Elle interroge une gouvernance mondiale en panne, dépassée par les égoïsmes nationaux, et les tentations de fermeture. Elle appelle à la mobilisation des instruments de résilience des démocraties, et d’une Union européenne qui joue son avenir, en particulier dans la confiance des peuples.
Me voyant porter un masque dans les rues désertes de Bruxelles ou en traversant les couloirs vides de la Commission, il m’est difficile de faire abstraction du sentiment de sidération qui m’étreint. D’autant que où que l’on soit, la sidération est là, clairement visible. Visible place Saint-Marc à Venise, vidée de toute présence humaine alors que les poissons reviennent dans une lagune à la transparence retrouvée. Visible à Jérusalem, où l’église du Saint-Sépulcre a fermé ses portes un Vendredi Saint, pour la première fois depuis la Peste noire de 1349. Visible aux États-Unis, où le chômage a augmenté de 20 millions en 4 semaines. Visible enfin en Espagne et en Italie, où l’on ne dénombrait déjà pas moins de 45 000 morts fin avril.
Choc sanitaire au départ, le COVID-19 est devenu très vite un choc économique et social totalement inédit. Cet arrêt qui confine chez eux plusieurs milliards d’individus, aucun économiste n’aurait pu l’imaginer. Ses conséquences iront donc bien au-delà de ce que l’on a pu connaître en 2008.
La prévision et la décision
La première question qui se pose – bien qu’elle ne soit guère utile à la résolution du problème – est celle de savoir si cette pandémie était évitable ou si elle s’apparente au fameux « cygne noir » dont a parlé Nassim Taleb. Ce dernier confère à ce « cygne noir » trois attributs : la sidération, car rien dans le passé ne laissait entrevoir un tel événement ; le choc extrêmement violent qu’il provoque ; enfin, la rationalisation de ce qui se passe. La nature humaine a toujours besoin d’inventer des explications a posteriori, pour rendre son présent explicable et prévisible. Or selon Taleb, les « cygnes noirs » sont imprévisibles tant par leur durée que par leurs conséquences. Dès lors, ils nous empêchent de faire confiance à un quelconque modèle pour sortir de la crise. Ceci dit, Taleb estime que le COVID-19 n’est pas un black swan, précisément parce qu’il était prévisible.
Il n’a pas tort. Le rapport de 2008 du National Intelligence Committee mentionnait le risque d’une « maladie respiratoire virulente, nouvelle et très contagieuse pour laquelle il n’y aurait pas de traitement ». Le président Obama avait évoqué ce risque. En 2018, dans une conférence à la Massachusetts Medical Society consacrée au centenaire de la grippe espagnole, (qui n’avait d’espagnole que le nom, et causa la mort de 50 millions de personnes, soit 2 % de la population mondiale de l’époque), Bill Gates suggéra que la prochaine catastrophe mondiale prendrait la forme d’une pandémie causée par un virus hautement infectieux se propageant rapidement au monde entier et que nous ne serions pas préparés à affronter. […]
PLAN
- La prévision et la décision
- L’avenir de la globalisation et du néolibéralisme
- Réhabiliter la gouvernance mondiale
- La solidarité en Europe même
- La résilience des démocraties
Josep Borrell est Haut Représentant de l’Union européenne pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité.
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