Inde : le nationalisme hindou au pouvoir
Le BJP (Parti du peuple indien) a vu son succès électoral de 2019 comme un appui à sa ligne du nationalisme hindou. D’où les décisions sur le Cachemire, sur Ayodhya, et la loi sur les réfugiés non musulmans. Cette dernière a déclenché dans le pays un vaste mouvement de protestation, même si les échos internationaux ont été plus modérés. Le pouvoir doit désormais choisir entre le repli tactique ou une véritable révolution culturelle, qui viendrait s’inscrire dans l’ensemble des tentations nationalistes actuelles.
En Inde, depuis le début du second mandat de Narendra Modi en mai 2019, la frénésie réformatrice est manifeste. Elle est portée par une idéologie, le nationalisme hindou, et semble considérer que l’heure est venue d’en satisfaire les aspirations formulées voici bientôt un siècle. Au-delà de la quête de croissance, de la course à la puissance, de la consolidation de la base électorale, il s’agit d’instaurer, dans les discours et dans les actes, sinon pour l’heure dans la Constitution, un nouveau paradigme pour clore la page de l’héritage des années Nehru, et construire un avenir prospère, en faisant de l’Inde la troisième économie mondiale en 2030, « tout en conservant (ses) racines civilisationnelles » : une manière de révolution culturelle remodelant la nation indienne, et colorant aussi certaines facettes de sa politique étrangère.
Après deux succès emblématiques obtenus non sans dextérité manœuvrière en août et en novembre 2019, le gouvernement s’est heurté en décembre à un puissant mouvement de contestation, dont l’avenir décidera du sort de la « nouvelle Inde » célébrée par le pouvoir et par ses partisans.
Le nationalisme hindou : idéologie et pouvoir
Ce qu’on appelle « nationalisme hindou » est une idéologie dont les principes ont été exposés dans un ouvrage de 1923 de Vinayak Damodar Savarkar : Essentials of Hindutva, rebaptisé ensuite Hindutva. Who is a Hindu? Pour Savarkar, au-delà des rites des diverses écoles de l’hindouisme, compte d’abord la double affiliation qui unit tous ceux qui voient dans la terre indienne à la fois la patrie et la Terre sainte des hindous. La loyauté envers ces deux affiliations définit un nationalisme inséparable de l’hindutva, l’hindouïté, qui « embrasse tous les départements de la pensée et de l’activité de l’Être total qu’est notre race hindoue ».
Au-delà de la religion, l’hindouïté de Savarkar se fonde sur l’appartenance à une culture qui se dit issue en droite ligne des temps védiques : le sang et le sacré la définissent, et la distinguent du reste du monde, comme ils la distinguent non des autres religions nées sur la terre indienne (bouddhisme, jainisme, sikhisme), mais des religions « importées », christianisme et islam, dont la plupart des fidèles, convertis, ont hérité du sang de leurs ancêtres hindous, mais se sont détachés, par leurs nouvelles croyances, de la « civilisation hindoue ». Ils peuvent continuer à respecter les injonctions de caste, mais l’Inde n’est plus leur Terre sainte. […]
PLAN
- Le nationalisme hindou : idéologie et pouvoir
- Le statut diminué du Cachemire
- Ayodhya : deuxième victoire
- La question de la citoyenneté, et le retour inattendu de la société civile
- L’écho international des politiques de l’hindutva
- La révolution culturelle n’aura pas lieu ?
Jean-Luc Racine est directeur de recherche émérite au CNRS (Centre d’études de l’Inde et de l’Asie du Sud, École des hautes études en sciences sociales, EHESS) et chercheur senior à Asia Centre, Paris.
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