Irak, le laboratoire permanent
Si l’on s’en tient à l’adage anesthésiant qui voudrait que les peuples heureux n’aient pas d’histoire, les Irakiens partent d’emblée avec un lourd handicap. Ils forment en effet un peuple saturé d’histoire(s), depuis que la Mésopotamie a tenu lieu de décor aux premières sociétés humaines sophistiquées. La temporalité politique s’y affole, en outre, depuis 15 ans ; les velléités américaines de changer le destin du Moyen-Orient tout entier à partir de l’Irak ayant transformé le pays en laboratoire d’observation in vivo des transitions politiques et des recompositions sociales et communautaires (ethniques, religieuses) du monde arabe. Laboratoire déserté par ses laborantins, et où le protocole expérimental ne tient plus.
Les expériences de l’histoire
En l’absence de direction, l’histoire irakienne n’admet ainsi plus de ligne de séparation entre conjoncture routinière et conjoncture exceptionnelle (violence armée, guerre, occupation étrangère). Dates, événements, aléas de la vie politique et économique, pèsent directement et lourdement sur les vies et les choix individuels. Fin 2017, c’est la victoire presque totale remportée contre l’organisation État islamique, ou Daech, qui fait espérer aux analystes l’ouverture d’un nouveau chapitre, pour un Irak plus unitaire, mieux tenu, où la violence diminuerait enfin. Ce dossier de Politique étrangère consacré à l’Irak a pour but d’évaluer, sur le temps long et en identifiant les paramètres présents les plus pertinents, les chances de ce nouveau départ.
Comme le montre la contribution de Jolyon Howorth, l’État irakien n’a pu, depuis sa création sous la houlette de la puissance mandataire britannique dans les années 1920, s’approprier entièrement son histoire. Le pays n’assume pas le passé, avec ses moments fastes et ses périodes noires, tandis que le présent est toujours présenté comme l’aboutissement, ou l’actualisation, des dissensions qui ont présidé à sa naissance. À cet égard, la rupture de 2003, imposée par les États-Unis au moyen d’une invasion suivie d’une occupation militaire, apparaît comme un fantasme impérial de remodelage, légitimé par un impératif dit démocratique, celui de corriger les tares originelles de l’État irakien. Renverser le régime sunnite minoritaire du tyran Saddam Hussein et éradiquer son idéologie baasiste, confier le pouvoir à la majorité démographique chiite, et garantir aux Kurdes une entité fédérée dotée de larges prérogatives : tel était le modèle de state-building conçu par Washington pour pacifier le pays. À l’appui de cette construction politique espérée, un développement économique instantané devait advenir grâce à la manne pétrolière, sur le modèle des monarchies pétrolières voisines – ne présentait-on pas voici encore quelques années l’Irak comme une « future Arabie Saoudite » ?
Or, les sociétés sont têtues. Elles résistent – ou se vengent, comme le rappelle justement Myriam Benraad dans son analyse de Daech vaincu – de toutes leurs forces aux bouleversements imposés des rapports de domination et des hiérarchies, notamment identitaires. La sortie du temps figé et des certitudes de l’autoritarisme se fait ainsi rarement sans violence sociale. […]
PLAN
- Les expériences de l’histoire
- Admettre l’État faible
- L’accalmie aura-t-elle lieu ?
Dorothée Schmid est Responsable du programme « Turquie contemporaine » de l’Ifri.
Loulouwa Al-Rachid est politologue et spécialiste de l’Irak.
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