Islam et politique au Sahel
Depuis une trentaine d’années, le Sahel est le théâtre d’une résurgence islamique, poussée notamment par des groupes salafistes et soufis. Certains acteurs religieux cherchent à islamiser la société par le bas, sans s’engager directement en politique. D’autres, en revanche, aspirent à prendre le pouvoir, soit en s’insérant dans le jeu démocratique, soit par les armes. Les États concernés et les intervenants extérieurs ne réagissent pas de manière uniforme face à cette dynamique religieuse.
Au cours des trente dernières années, la sphère islamique a connu, au Mali et au Niger, des changements notables. D’une part, l’islam tend à façonner davantage les comportements individuels et sociaux. Les signes et symboles de religiosité sont devenus omniprésents, témoignant d’un approfondissement de l’islamisation des sociétés, souvent en phase avec une interprétation rigide de la religion. D’autre part, l’islam est aussi devenu une source d’inspiration et un motif important d’activisme politique. Les acteurs religieux ont davantage investi le terrain politique, devenant eux-mêmes politiciens, leaders de contestations ou lobbyistes cherchant à influencer les décisions des gouvernants. Alors que la présence de l’islam dans l’espace public de ces deux pays est ancienne, l’ambition des acteurs musulmans d’exercer le pouvoir politique n’a jamais été aussi affirmée.
Mali et Niger ont des caractéristiques socio-religieuses assez similaires. Leur population serait à plus de 90 % musulmane, en majorité sunnite. Les courants théologiques dans les deux pays sont quasiment identiques, avec une prédominance du soufisme – via notamment ses deux composantes, Qadriyya et Tidjaniyya –, suivi du salafisme et dans une moindre mesure du chiisme, du Tabligh et de la Ahmadiyya. Les deux pays ont connu une résurgence islamique qui a pris de l’ampleur à partir des années 1990. L’approfondissement de l’islamisation semble cependant plus visible au Niger, alors que l’activisme politique des leaders religieux tend à être plus vigoureux au Mali. Dans les deux cas, l’ambition des acteurs religieux à influencer les décisions des dirigeants et à se tailler une place au cœur de la lutte politique est sans précédent, au moins dans la période post-indépendance.
Ces acteurs montent en puissance à un moment où les élites laïques perdent en crédibilité. Les problèmes de gouvernance et les dysfonctionnements des services publics contribuent à saper non seulement la légitimité des dirigeants laïques mais aussi la crédibilité des institutions qu’ils dirigent. Les leaders religieux critiquent de plus en plus ces élites, et cherchent à se positionner comme alternative. Se prévalant d’une virginité politique, ils prétendent incarner une nouvelle légitimité basée sur leur statut d’hommes de foi et de moralité. […]
PLAN
- Effervescence religieuse
- Un changement en profondeur
- Montée en puissance d’une élite islamique
- Trois manières de voir et promouvoir l’islam politique
- Réponses des autorités étatiques
- Attitude des intervenants extérieurs
Ibrahim Yahaya Ibrahim, docteur en science politique de l'université de Floride, basé à Dakar, est analyste senior pour International Crisis Group.
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