Kissinger, ou le dernier diplomate
Kissinger inspire, dans la deuxième moitié du xx e siècle, les choix fondamentaux de la diplomatie américaine. Mais d’où viennent ses références dominantes ? Metternich et sa vision d’un ordre international conservateur, Bismarck et son relativisme démocratique y ont toute leur place. Quelle pertinence a aujourd’hui la conception kissingérienne, dans un monde marqué par la diversification des acteurs de la vie internationale et l’éclatement de l’ordre interétatique ?
Le 27 mai 2016, Henry Kissinger célèbre ses 93 ans, réaffirmant sa position de pivot, d’homme-phare de la diplomatie américaine. En 2016, deux livres, opposés dans leurs visions de Dear Henry mais se répondant, montrent, l’un comme l’autre, que Kissinger ne cesse, tout au long de la seconde moitié du XXe siècle, d’être l’inspirateur des choix fondamentaux de la politique étrangère des États-Unis.
Pour Greg Grandin, Kissinger est un Méphistophélès, un docteur Mabuse, un docteur Folamour, chez lequel la volonté de puissance, nourrie de pessimisme germanique, vise à imposer une paix absolue autour d’une Amérique dont la puissance ne doit jamais être soupçonnée de faiblesse. Grandin, non sans arguments, conclut que l’intervention américaine de 2003 en Irak, loin d’être en rupture avec le réalisme calculateur du collaborateur de Richard Nixon, s’inscrit dans le projet kissingérien de « paix perpétuelle », prétendant recréer un Irak démocratique intégré à l’ordre planétaire américain.
Niall Ferguson, historien britannique, professeur à Harvard – l’université d’Henry Kissinger – écrit, lui, ce qui constitue peut-être son œuvre majeure, en racontant en deux volumes la vie de Kissinger. Dans sa préface, Ferguson explique que son ouvrage repose sur un accord écrit entre Kissinger et lui-même, le premier s’engageant à strictement respecter l’indépendance du second, ce dernier veillant à faire preuve d’une extrême rigueur dans la présentation et l’examen des faits. Le résultat – limité pour le moment à un tome – est impressionnant par la qualité des analyses et, au final, pour l’homme Kissinger lui-même, son cheminement constamment en interaction avec les grands événements de l’époque, du triomphe du nazisme en Allemagne aux interventions américaines dans le tiers-monde (Vietnam, Irak).
1923-1969 : Avant Dear Henry, la construction d’un personnage
Nous savons tous que l’enfance d’abord et surtout, puis à un moindre degré la jeunesse, sont le creuset du « misérable petit tas de secrets » (André Malraux) qu’est en définitive un homme. Henry Kissinger naît et grandit dans la tourmente de l’histoire. Ici s’installe tout de suite le mystère de l’homme : comment tout ce maelström le modèle-t-il ? […]
PLAN
- 1923-1969 : Avant Dear Henry, la construction d’un personnage
- Une enfance et une jeunesse au cœur de l’histoire
- La part cachée
- Les maîtres de Kissinger, plus un grand absent - 1969-1977 : la griserie du pouvoir
- Le professeur et le président
- Une conjoncture metternichienne
- Metternich, Bismarck, Kissinger - 1978-20... : après le pouvoir, après Kissinger
- Des livres hantés par la permanence
- Un tsunami Idéologique
Philippe Moreau Defarges, ancien diplomate, est chercheur à l’Ifri
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Kissinger, ou le dernier diplomate
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