Les débats contemporains sur « la fin des États »
La thématique de « la fin des États » a suscité de vigoureux débats dans les cercles universitaires dans les années 1970 et à la fin de la guerre froide. Ils ont connu de nouveaux développements après le 11 septembre 2001, la crise économique de 2008, le Brexit et la victoire de Donald Trump. Si l’on examine ces débats à travers un triple prisme – stratégique, économique et morphologique –, on s’aperçoit que l’opposition entre disparition et résistance des États est largement stérile.
Le débat relatif à la fin de l’État souverain se manifeste lors de deux séquences distinctes au cours de la deuxième moitié du xxe siècle. Au début des années 1970, l’enlisement des États-Unis au Vietnam, la crise pétrolière, ainsi que l’affaiblissement du système de Bretton Woods génèrent une vive critique du réalisme, qui privilégie une approche stato-centrée des relations internationales. John Burton propose alors un nouvel agenda pour l’action publique internationale, qui aura pour visée la satisfaction des besoins premiers des populations au-delà de la sécurité des États souverains conçue en termes strictement militaires. Quant à Robert Keohane et Joseph Nye, ils en appellent à une révolution copernicienne avec leur théorie de l’interdépendance complexe, fondée sur la pluralité tant des acteurs que des enjeux sur la scène internationale.
La seconde séquence s’ouvre avec la dislocation de la bipolarité. La fin de la guerre froide, conjuguée à l’accélération de la mondialisation, entraîne une série de travaux consacrés au répertoire d’action des États. Ces derniers se voient menacés par plusieurs processus de nature transnationale comme l’essor des flux commerciaux, financiers et technologiques, mais aussi la « re-tribalisation » du monde dictée par des entrepreneurs de la violence qui utilisent ces flux. Cette fragilisation aboutit également à une déconstruction du principe même de l’État souverain absolu, considéré comme un mythe tant dans l’histoire des idées politiques que dans les circonstances présentes. La mise à distance des menaces grâce à l’existence de frontières établies par l’État s’étiole. La forme étatique se révélerait alors de plus en plus inadaptée, tant du point de vue de son efficacité à produire de l’ordre en son sein (État-gendarme) qu’à satisfaire le contrat social fondé sur le principe de redistribution sociale (État-providence). Cette inadéquation génère des replis sur soi allant vers des revendications sécessionnistes – tendance centrifuge à la prolifération des États –, ou alors des appels à d’autres formes politiques qui dépassent le cadre étatique, à l’instar de l’intégration supranationale européenne.
Ces thèses relatives à la post-souveraineté n’aboutissent pas obligatoirement à une disparition de l’État, mais plutôt au repérage des mutations qui l’affectent. De nouvelles catégories font ainsi florès, comme l’État virtuel, ou encore l’État-région. […]
PLAN
- Le pilier stratégique : États et puissance militaire après le 11 septembre 2001
- Une désétatisation du fait guerrier ?
- Un usage de la force militaire par les États adaptée au contexte stratégique ? - Le pilier économique : États et crises financières
- Le pilier morphologique : analyser les désirs d’État aujourd’hui
Frédéric Ramel, professeur des universités en science politique, est directeur du département de science politique à Sciences Po Paris et chercheur au Centre de recherches internationales (CERI).
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Les débats contemporains sur « la fin des États »
Danser avec les États
Depuis les années 1990, l’Europe a connu un processus de fragmentation, et ses États les plus anciens subissent aujourd’hui des tentations sécessionnistes. Ailleurs, nombre d’intégrités territoriales ont volé en éclat et la mondialisation accouche, de fait, d’une multiplication des structures étatiques. Sur l’impuissance de nombre des nouveaux États rôde l’ombre des empires, mal disparus ou renaissants, et la sécession ne garantit pas le fonctionnement harmonieux des nouveaux États.
Chine : l’énergie, un enjeu stratégique
Les besoins énergétiques de la Chine sont très importants et vont continuer à augmenter. Du développement économique et de la réduction de la pauvreté dépend la stabilité du Parti communiste. Pékin est déjà le premier importateur de pétrole et de gaz et le premier producteur et consommateur de charbon. Le facteur énergétique joue un rôle central dans les décisions stratégiques des dirigeants chinois qui font preuve d’un « internationalisme utilitariste fortement teinté de Realpolitik ».
États-Unis : de nouvelles options nucléaires ?
La Nuclear Posture Review (NPR) américaine présentée en février 2018 réaffirme l’importance du nucléaire dans la stratégie américaine, dans un environnement stratégique perçu comme dégradé. Elle se distingue symboliquement du discours d’Obama qui en appelait à la fin de l’armement nucléaire. Cette nouvelle NPR annonce des inflexions capacitaires, en particulier en faveur des armes tactiques, plus que de vraies ruptures. Ces inflexions dépendront des décisions budgétaires du Congrès.
Iran : anatomie d’un pouvoir en guerre
L’élimination du Guide suprême Ali Khamenei et de plusieurs hauts dirigeants dès le début de l’opération américano-israélienne de 2026 n’a pas permis de faire chuter le régime iranien. Celui-ci s’était préparé à un tel scénario, notamment en se décentralisant. En outre, il continue de s’adapter à la guerre. Le pouvoir des Gardiens de la révolution s’accroît, au détriment du clergé chiite. L’appareil sécuritaire défend la souveraineté du pays et justifie ses actions au nom de la raison d’État.