Liban : entre clientélisme régional et carcan national
En novembre 2017, les dirigeants saoudiens forcent le Premier ministre libanais, Saad Hariri, à démissionner. Ils commettent ainsi une erreur d’appréciation aux conséquences importantes. Si Riyad espère une mise à l’écart politique du Hezbollah chiite par la communauté sunnite, ces agissements ont été dénoncés par la majorité des Libanais, toutes confessions confondues. Une retombée de cette action pourrait être le renforcement des courants pro-iraniens aux élections législatives de mai 2018.
Le 3 novembre 2017, Saad Hariri, Premier ministre du Liban, est prié par Riyad de se rendre de toute urgence en Arabie Saoudite. Le lendemain, à la surprise générale et depuis la capitale saoudienne, il annonce sa démission. Cause invoquée : sa « lassitude » face à une « politique libanaise placée sous tutelle extérieure ». Le leader de la communauté sunnite libanaise accuse le Hezbollah, principale formation chiite et premier parti politique du pays, de « chercher à l’assassiner ».
Il apparaît toutefois rapidement que cette démission a été imposée par un régime saoudien qui retient son « client » libanais mais aussi sa famille en otage. Les éditorialistes d’Arabie Saoudite et du Golfe explicitent l’objectif de la manœuvre. Il s’agirait tout d’abord d’inciter les faucons sunnites libanais à s’opposer brutalement à leurs adversaires chiites dans l’arène politique, ce qui conduirait à la constitution d’un nouveau gouvernement dont serait exclu le Hezbollah, et/ou encouragerait certains groupes communautaires à recourir à la violence interconfessionnelle.
La crise qui s’ensuit s’aggrave jusqu’au retour de Hariri au Liban, un peu plus de deux semaines plus tard, le 22 novembre. Elle illustre l’état des rapports de force entre sunnites et chiites à un double niveau. Au niveau régional, la rivalité entre l’Arabie Saoudite et l’Iran menace d’embraser le Moyen-Orient depuis le début de la décennie 2010. À l’échelle nationale, le champ politique libanais apparaît verrouillé par un acteur dominant qui tient désormais les leviers politiques et sécuritaires essentiels du pays.
On tentera ici d’expliquer la crise saoudo-libanaise de novembre 2017, et d’en analyser les enjeux et la portée. Pour ce faire, il faudra revenir sur un contexte de polarisation dédoublé entre acteurs sunnites et chiites : le contexte libanais lui-même, où les deux grandes communautés musulmanes du pays ne sont en compétition directe que depuis la seconde moitié des années 2000 ; et le contexte régional des relations entre l’Arabie Saoudite et l’Iran. L’épisode de la démission de Hariri permettra alors de mettre en évidence une dynamique à double sens : si la polarisation d’un champ régional impacte de manière top-down le contexte national, celui-ci peut, à son tour, repositionner les acteurs régionaux les uns face aux autres dans une logique bottom-up.
PLAN
- Sunnites vs. chiites au Liban entre 2005 et 2017
- 2016 : l’Arabie Saoudite durcit le ton à l’égard de Saad Hariri
- Le Compromis présidentiel d’octobre 2016
- 2017 : auto-éjection saoudienne du jeu libanais ?
Aurélie Daher docteur en science politique, est co-responsable du master « Peace Studies » de l’université Paris-Dauphine et enseignante à Sciences Po Paris. Elle est l’auteur de Le Hezbollah. Mobilisation et pouvoir, Paris, Presses universitaires de France, 2014.
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