L’Irak a-t-il jamais pu exister ?
Né de la décomposition de l’empire ottoman gérée par les impérialismes occidentaux, l’Irak, espace composite, a vu se succéder les régimes sans créer les bases psychologiques et politiques d’un État-nation. Les événements des deux dernières décennies n’ont fait, avec une lourde responsabilité occidentale, que creuser le fossé entre les communautés et les affiliations. L’Irak a-t-il jamais vraiment existé pour ses populations, et les conflits régionaux le laisseront-ils survivre ?
À Washington, le 12 décembre 2011, alors que l’administration américaine transférait symboliquement son pouvoir d’occupation au Premier ministre Nouri Al-Maliki, le président Obama saluait « le dirigeant élu d’un Irak souverain, autonome et démocratique ». Ces trois épithètes n’ont pourtant jamais pu être appliquées à l’entité politique que, depuis les années 1920, on appelle « Irak ». Qu’aurait-il fallu pour que cette expérimentation sans précédent de construction d’un État-nation tout neuf se solde par un aboutissement positif ?
La réponse succincte, ou cynique, serait : tout sauf la vraie histoire de l’Irak. Ce dernier est né en état de « péché mortel », sous label made in England. Son identité nationale, si elle fut jamais, s’est forgée surtout contre l’étranger : Anglais, Syriens, Iraniens, Américains… Le pays, dès sa prime jeunesse, s’est trouvé ballotté par toutes les tempêtes idéologiques du siècle : fascisme, nazisme, communisme, baasisme, anticolonialisme – dans un monde arabe farouchement volatil, en butte aux tourments extérieurs : chute des empires, Seconde Guerre mondiale, guerre froide, avatars de la révolution iranienne, enfin ambitions démesurées des néoconservateurs américains. L’Irak s’est de plus avéré incapable de résoudre les multiples contradictions qui sous-tendaient son apprentissage de la vie politique : entre monarchisme et républicanisme, nationalisme et pan-arabisme, sunnisme et chiisme, laïcité et islam, modernisme et tribalisme, baasisme et démocratie. Le pays n’a donc pas pu faire émerger un système politique fonctionnel, structuré par des coalitions politiques représentatives, et bénéficiant de l’appui de ses citoyens.
Une naissance sous influence
L’Irak est né dans un état de « péché mortel », mais aussi d’aberration géographique. La combinaison forcée de trois provinces de l’ex-empire ottoman – Bagdad (arabe sunnite), Al-Basra (arabe chiite) et Mossoul (kurde sunnite) – qui, auparavant, ne s’étaient jamais senties unies par autre chose que leur soumission commune au pouvoir turc, n’avait guère de sens, et le nouvel État, du fait de l’indépendance du Koweït, n’avait pratiquement pas d’accès à la mer. Il n’est guère besoin d’évoquer les tractations des Britanniques (avec la connivence des Français et des Russes) pour la répartition de ces espaces naguère administrés par les Ottomans pour expliquer le chaos qui s’ensuivit. […]
PLAN
- Une naissance sous influence
- Le progrès et la chute
- La guerre Iran/Irak - Vers la déstructuration ?
Jolyon Howorth est professeur de science politique à l’université de Yale, Jean Monnet Professor ad hominem et professeur émérite de politique européenne à l’université de Bath.
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L’Irak a-t-il jamais pu exister ?
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