Sociétés pastorales et État au Mali : histoire d’un hiatus
L’héritage colonial français, repris par l’État malien indépendant, a plaqué sur une société malienne très diverse les structures d’un État surplombant, étranger aux modes d’organisation des sociétés pastorales, qui constituent une part importante de la population du pays et de la région. Il est sans doute temps d’abdiquer ce paradigme occidental pour aller vers des modes d’organisation politique plus souples, prenant en compte la diversité des sociétés et des organisations politiques.
La contestation contemporaine et violente de l’État au Mali – dans sa version autonomiste comme dans sa version djihadiste – émane majoritairement du monde pastoral (Arabes, Peuls, Touaregs). C’est en fait une part significative de ce monde qui exprime sa colère et se soulève : les groupes subalternes. Ceux pour qui l’État, son administration et surtout ses « corps habillés » (militaires, gardes nationaux, gendarmes, agents des Eaux et Forêts, douaniers) représentent depuis des décennies au mieux une contrainte, le plus souvent une menace. Les familles dominantes des groupes de pasteurs et d’agro-pasteurs qui tirent leur légitimité du pouvoir central de Bamako, autant si ce n’est davantage que de leurs populations – ce depuis l’occupation coloniale –, sont de fait moins exposées à la stigmatisation et aux pressions quotidiennes des forces de l’État. Des exceptions existent certes ici et là. Le cas de Iyad ag Ghali, à la tête du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), est certainement aujourd’hui le plus emblématique. Depuis 2012, il porte lui aussi une contestation radicale, non du concept d’État ni même de ses frontières, mais de ses valeurs de référence. Iyad ag Ghali revendique l’instauration d’un régime théocratique guidé par la loi islamique, en lieu et place du régime républicain calqué sur le modèle occidental, plus spécifiquement français.
Les violences généralisées depuis 2012 ne se résument pas à une confrontation directe entre, d’un côté, des pasteurs plus ou moins bien organisés en mouvements armés et, de l’autre, les armées nationales et les forces internationales qui les soutiennent. De nombreux conflits opposent des pasteurs-nomades entre eux : concurrences pour l’accès aux ressources (pâturages et points d’eaux, axes de circulation, marchandises licites et illicites), luttes pour le pouvoir local ou encore résurgences d’anciens litiges (familiaux notamment) en sont les raisons principales. D’autres affrontements impliquent des populations voisines, agricoles et sédentaires, au travers de milices ou de groupes dits d’autodéfense.
Tous ces éléments constituent, en large part, l’économie de la violence au Mali, comme dans les pays limitrophes. Un aspect parmi d’autres, essentiel à la compréhension de tous ces conflits, sera abordé ici : le hiatus existant dans la relation entre l’État « monopoliste » et les sociétés pastorales. Si toutes les violences ne se résument pas à l’histoire de cette relation, celle-ci constitue assurément la toile de fond de la déchirure intervenue en 2012 et toujours ouverte.
PLAN
- Un exercice abusif et illégitime de l’autorité
- Une incompatibilité structurelle et des jeux d’alliances destructeurs
- Appréhender l’histoire autrement, envisager un autre contrat social
Charles Grémont est historien, chercheur à l'Institut de recherche pour le développement (Laboratoire Population-Environnement-Développement à Marseille) et membre du Laboratoire mixte international MaCoTer à Bamako.
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Sociétés pastorales et État au Mali : histoire d’un hiatus
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