Sortir de l’impasse euro-américaine
Les divergences euro-américaines sur la sécurité du Vieux Continent sont tout sauf nouvelles : mais elles s’aggravent avec les tentations d’éloignement américaines, et avec l’impuissance européenne, qui se manifeste devant chaque crise. L’Europe ne pourrait s’affirmer comme puissance stratégique que si ses membres s’accordaient sur une analyse de leurs environnements et de leurs intérêts, et en négociant avec les États-Unis un nouveau partage de compétence dans l’Alliance atlantique.
« Europe de la Défense », « Autonomie stratégique », « Armée européenne » : slogans, ou volonté ferme de briser les impasses de la Politique de sécurité et de Défense (PSDC) de l’Union européenne (UE), de forger, enfin, cette Union de la défense européenne qu’annonçait le « sommet des chocolatiers » d’avril 2003 ? « L’OTAN est obsolète » ; « atteinte de mort cérébrale » : propos tapageurs, ou tableau objectif d’une Alliance ayant dépassé sa date limite de vente ?
L’impasse des relations transatlantiques remonte à la fin de la guerre froide. Elle pourrait se formuler ainsi. Les États-Unis souhaitent se délester du fardeau militaire européen, avec une prise de responsabilité régionale de la part de Bruxelles ; mais ils hésitent à céder le leadership – à la fois par habitude, et par manque de confiance dans la capacité des Européens à se prendre en charge. Pour leur part, les Européens souhaiteraient devenir des acteurs de leur sécurité, pour mettre en avant le projet européen, et par manque de confiance en la garantie américaine. Mais ils hésitent, par peur d’accélérer le désengagement américain, et par manque de confiance en eux-mêmes.
On ne peut aujourd’hui penser la sécurité de l’Europe sans prendre en compte trois réalités. Premièrement : le voisinage de l’UE connaît une instabilité croissante : de l’Arctique à la mer Noire et du Bosphore à l’Atlantique. Les crises y sont marquées par des tremblements de terre géostratégiques, et des menaces neuves : mise en cause de plusieurs frontières ; attaques cyber ; tactiques hybrides ; essor de puissances nouvelles dans le voisinage, notamment la Chine. Deuxièmement : l’Union européenne peine à émerger comme acteur stratégique viable, même sur l’échiquier régional, a fortiori sur le plan mondial. Troisièmement : la relation transatlantique est en pleine évolution, pour ne pas dire ébullition : le retour à la case départ – où qu’on la situe (1945, 1989, 2001, 2014, 2016…) est impossible.
Un voisinage chaotique
Le Moyen-Orient est au cœur des défis sécuritaires de l’Europe depuis plus de mille ans, et au XXe siècle il a été forgé par les puissances européennes ; celles-ci étant en grande part responsables du chaos qui marque l’histoire de l’Irak, de l’Iran, de la Syrie, du Liban depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les Américains ont certes, à partir des années 1980, mis le feu aux poudres – comme l’a magistralement montré Andrew Bacevich, mais elles avaient été disposées par les Européens… [...]
PLAN
- Un voisinage chaotique
- Penser les rapports avec une nouvelle Chine
- Retrouver la Russie ? - L’UE : une puissance stratégique ?
- Une relation transatlantique en ébullition
Jolyon Howorth est Visiting Professor of Public Policy à la Kennedy School of Government de l’université de Harvard et professeur émérite de politique européenne à l’université de Bath.
Cette page ne contient qu'un résumé de notre travail. Si vous souhaitez avoir accès à toutes les informations de notre recherche sur le sujet, vous pouvez télécharger la version complète au format PDF.
Sortir de l’impasse euro-américaine
L’Office of Net Assessment : plongée au cœur du think tank du Pentagone
La prospective de défense américaine s’est développée depuis plus de quarante ans autour d’une structure originale : l’Office of Net Assessment (ONA). Ce bureau, dirigé jusqu’en 2015 par Andrew Marshall, n’a compté depuis sa création qu’une centaine de collaborateurs directs. Il a toutefois contribué à alimenter tout un écosystème de recherche stratégique. Ses analyses, fondées sur la méthode pluridisciplinaire du Net Assessment, ont eu un impact important, parfois bien au-delà des États-Unis.
Arctique : le passage du Nord-Ouest sous tension
Avec la fonte de la banquise arctique s’est développé un discours médiatique et scientifique sur l’intérêt stratégique du passage du Nord-Ouest. La question du statut des eaux du passage du Nord-Ouest pose celle de l’inclusion ou non de ce détroit dans l’espace maritime souverain du Canada. Les relations entre États demeurent cordiales sur le sujet, et il n’y a pas de litige fort entre le Canada et d’autres pays à propos de la souveraineté sur cette route arctique.
Négociations climatiques et commerciales : itinéraires croisés
Depuis quelques années, les négociations multilatérales en matière commerciale et climatique connaissent des trajectoires différentes. Alors que la COP21 est vue comme un succès historique, les avancées dans le domaine commercial sont moins spectaculaires. Au-delà des enjeux respectifs – qui paraissent plus importants et urgents dans le domaine climatique –, des différences intéressantes peuvent être notées au sujet des modes de négociation ou du degré de contrainte pesant sur les parties.
L’Euro-Asie selon Pékin
Projet géographique à portée économique, et porteur de lourdes conséquences politiques, la stratégie chinoise des Nouvelles routes de la soie vise une connectivité généralisée dans l’espace eurasiatique. Cherchant à désenclaver une partie du territoire chinois, elle entend doubler la mondialisation maritime d’un développement des circulations terrestres. Russes et Européens sont, entre autres, concernés par les effets de cette stratégie, déjà concrétisée par de multiples décisions.