Sur la Russie : penser européen
Il faut entretenir un dialogue avec la Russie. Mais en sachant qu’elle hérite d’une culture politique différente de celle des pays occidentaux ; et que son dirigeant actuel a des objectifs de puissance peu compatibles avec les nôtres. Il serait utile de redécouvrir le concept de la CSCE, c’est-à-dire d’échanges sur l’ensemble des domaines qui nous concernent, avec une Union européenne délaissant les logiques bilatérales pour manœuvrer solidairement, sur des perspectives définies en commun.
Les physiciens ont coutume de dire que l’histoire des sciences est un cimetière d’idées fausses. Il en est de même avec le comportement des pays européens envers la Russie. Beaucoup d’idées ont été exprimées avec de bonnes intentions, mais la plupart ont échoué – dont nombre de concepts polonais… Leur échec est dû à ce qu’elles oscillaient très généralement entre illusions et vœux pieux : illusions sur l’appréciation de la nature même de la politique russe ; vœux pieux sur ce qui pouvait être réalisé politiquement à l’égard de la Russie en réponse aux attentes du pays. Ce balancement a marqué les deux décennies qui ont suivi l’effondrement de l’Union soviétique, puis la réapparition de la Russie sur la scène géopolitique européenne.
Un nouveau tournant Kennan
La situation a commencé à changer suite à l’agression de la Russie contre l’Ukraine. Un changement qui n’a pas seulement concerné l’événement proprement dit, mais plus largement la nouvelle approche de Moscou vis-à-vis de l’Ouest. La forte rhétorique anti-européenne qui a accompagné l’opération russe a surpris les capitales d’Europe de l’Ouest, comme en écho d’une situation comparable, juste après la Seconde Guerre mondiale. L’allié récent de la guerre avec l’Allemagne nazie montrait soudainement les griffes, et Staline avançait la thèse de l’inévitabilité d’une guerre contre l’impérialisme. Pendant un moment, l’opinion occidentale peinait à voir dans l’aimable « oncle Joe » une menace existentielle pour le monde libre.
Vladimir Poutine n’a pas, il est vrai, parlé d’une guerre inévitable contre l’Ouest ; mais la situation d’aujourd’hui rappelle le tournant que devait provoquer le télégramme de Kennan. Dans ce long télégramme de février 1946, Kennan suggérait en effet à sa hiérarchie que les obstacles d’alors (fin 1945-début 1946) dans les relations avec les autorités soviétiques n’étaient pas temporaires, et ne résultaient pas d’erreurs, ou de malentendus. Ils provenaient bien plutôt de la nature même d’une politique soviétique fondamentalement hostile, et activement nuisible à l’Ouest. Pour Kennan, la réponse occidentale devait consister en un endiguement, ou containment, à la fois ferme et patient. L’Ouest a adopté cette approche, ce qui s’est révélé bénéfique non seulement pour l’Occident, mais aussi pour les nations du bloc soviétique et le reste du monde. Il faut ici rappeler que la réussite occidentale a reposé sur l’endiguement pacifique de l’Union soviétique, sans recours à la force contre l’URSS ou ses alliés. [...]
PLAN
- Un nouveau tournant Kennan
- Un retour à l’esprit de la CSCE ?
- Le moment gaullien, ou « l’Europe d’abord »
Ancien directeur de l’Institut polonais des relations internationales (PISM), et ancien conseiller pour les Affaires étrangères du président Komorowski, Roman Kuzniar dirige le Département des études stratégiques et de sécurité internationale de la Faculté de Science politique de l’université de Varsovie.
Traduit de l’anglais par Philolingua
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Sur la Russie : penser européen
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