Syrie : un conflit gelé en trompe-l’œil
La baisse des violences pourrait laisser penser que la guerre en Syrie est en passe de prendre fin. En fait, le conflit est temporairement gelé mais les conditions d'une reprise des hostilités sont bel et bien présentes. Le pays est actuellement divisé en quatre zones contrôlées respectivement par le régime épaulé par Moscou et Téhéran ; par l'administration autonome du Nord-Est soutenue par Washington ; par la Turquie ; et les djihadistes d'Hayat Tahrir Al-Sham. Le statu quo risque de ne pas durer.
D’octobre 2019 à mars 2020, le nord de la Syrie a été marqué par deux offensives complémentaires : la Turquie s’est emparée d’une bande de territoire au détriment des Forces démocratiques syriennes (FDS), tandis que l’armée syrienne – épaulée par la Russie et l’Iran – reprenait la moitié de la poche rebelle d’Idleb. Depuis, les principaux fronts sont gelés. L’armée syrienne s’est contentée de réduire les derniers bastions rebelles de Deraa à l’été 2021. Dans le Nord-Est, Daech a lancé une attaque contre la prison de Hassakeh pour tenter de libérer ses combattants en janvier 2022. L’organisation terroriste connaît une forte résurgence et harcèle l’armée syrienne et les FDS dans l’est du pays. Enfin, Israël frappe régulièrement les positions pro-iraniennes, tout comme les États-Unis qui répliquent en Syrie aux attaques perpétrées par des milices chiites pro-iraniennes contre ses bases en Irak.
Depuis le cessez-le-feu entre l’armée syrienne et la Turquie à Idleb, le pays ne vit donc pas en paix mais le degré de violence a nettement décru, comme en témoigne la forte diminution du nombre de victimes. En 2021, il s’est retrouvé au plus bas depuis 2011 : 3 700 morts (civils et militaires) contre 6 800 en 2020 et 76 000 en 2014 – l’année la plus meurtrière de la guerre civile.
La crise syrienne s’apparente de plus en plus à un conflit gelé. Les négociations de paix lancées à Genève sous l’égide de l’Organisation des Nations unies (ONU) n’avancent pas, en dépit des efforts et de la patience de l’envoyé spécial Geir O. Pedersen. Après avoir passé deux ans à discuter de la composition des délégations de l’opposition, de la société civile et du gouvernement syrien, cet envoyé spécial est aujourd’hui réduit à négocier la date d’une prochaine rencontre, au résultat bien entendu stérile. Les discussions entre les autorités de l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie (AANES) et celles de Damas sont au point mort. L’intransigeance du régime de Bachar Al-Assad est totale sur les deux fronts. […]
PLAN
- La zone gouvernementale : poursuite de la contre-insurrection
- La restauration du pouvoir central à travers les notables
- La reconstruction : punition et allégeance
- Le lent et partial retour des services publics - L’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie : sous perfusion
- L’AANES face aux difficultés économiques et géographiques
- Sans le soutien occidental, l’AANES s’effondrerait - La construction par la Turquie d’une bande de sécurité
- Construire une gouvernance efficace
- Modifications démographiques au détriment des Kurdes - L’Émirat islamique de Hayat Tahrir Al-Sham à Idleb
- Idleb, une cible « légitime » pour la Russie et le régime syrien - Un statu quo insatisfaisant
Fabrice Balanche est maître de conférences en géographie à l'université Lyon 2. Il a notamment publié Atlas du Proche-Orient arabe, Paris, Sorbonne Université Presses, 2011.
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