Russie: la transition inachevée
La croissance économique russe est spectaculaire ; mais les échecs sociaux et politiques du pays sont tout aussi nets. Vladimir Poutine apparaît à la fois comme l’homme des réformes pragmatiques et comme l’initiateur d’une nouvelle glaciation politique qui s’illustre dans la brutalisation croissante des relations avec l’étranger proche. Les Occidentaux, divisés et largement impuissants, doivent redéfinir et unifier leurs choix politiques vis-à-vis d’une Russie pour le moins incertaine.
On tentera dans ces réflexions d’aborder trois ensembles de questions. Tout d’abord : où va la Russie ? Vers quelle direction s’oriente son développement interne ? En première analyse, la réponse est que la Russie suit de plus en plus son chemin et de moins en moins le nôtre – on pourrait d’ailleurs suggérer qu’il s’agit d’une « troisième voie »... –, ou aussi bien qu’elle risque de s’égarer en route.
Deuxième interrogation : que signifie ce choix d’un chemin propre pour son voisinage et pour la sécurité dans l’espace eurasien ? La réponse immédiate semble être ici que tout en demeurant relativement faible, la Russie semble aborder une nouvelle phase d’activisme extérieur, peut-être en recouvrant une sorte de confiance post-impériale en elle-même, sentiment largement dû à sa richesse énergétique.
Enfin, que signifient ces développements pour les États-Unis et pour l’Europe ? Dans quelle mesure sommes-nous concernés par cette évolution, et que pouvons-nous faire ? Réponse évidente : nous sommes concernés au plus haut point et la voie que choisit la Russie est très importante pour notre sécurité, mais nos moyens d’action s’érodent. Le défi pour la communauté euro-atlantique est donc de faire plus avec moins de moyens : avec plus de précision, de manière plus décidée et mieux coordonnée.
Une voie russe ?
Les 15 à 20 dernières années représentent pour la Russie une transition dynamique, mais très inachevée. Et les choses y semblent aujourd’hui précisément plus dynamiques et moins achevées.
Il faut ici se situer dans une perspective historique large. En 1767, la Grande Catherine publiait un oukase posant les bases d’une constitution pour la Russie. Son premier article était d’une concision remarquable : « La Russie est un État européen ». Vision impressionnante, rêve étonnant pour une fille des Lumières venue de Poméranie… Mais le décret est bel et bien demeuré à l’état de rêve. La constitution de Catherine s’est heurtée à de multiples obstacles, dont les révoltes internes et les guerres extérieures. Cependant, l’affaire nous rappelle, pour la Russie et ses dirigeants, une aspiration – et un désappointement – de longue haleine.
Si nous nous attachons plus précisément à l’époque qui commence avec Gorbatchev, la Russie a suivi une évolution positive, remarquable, et pour tout dire inattendue. Ce qui frappe d’abord, c’est l’ampleur des catastrophes évitées. […]
PLAN DE L’ARTICLE
- Une voie russe
- L’énigme Poutine
- Le voisinage
- Que faire ?
- Des moyens d’action en baisse
Ce texte a été publié pour la première fois dans le n°1:2006 de Politique étrangère.
Mark Medish, ancien conseiller spécial du président Clinton et directeur pour les Affaires russes, ukrainiennes et eurasiennes de la Maison-Blanche entre 2000 et 2001, est aujourd’hui avocat international à Washington. Il a également été assistant du secrétaire-adjoint au Département du Trésor américain (1997-2000).
Texte traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Dominique David.
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