Rechercher sur Ifri.org

À propos de l'Ifri

Recherches fréquentes

Suggestions

Les enjeux de la 11e Conférence d’examen du TNP. Un régime fragilisé par la compétition stratégique

Éditoriaux
|
Date de publication
Image de couverture de la publication
Les enjeux de la 11e Conférence d’examen du TNP Un régime fragilisé par la compétition stratégique couverture Héloise Fayet Ifri
Accroche

Le 27 avril 2026 s’ouvre à New York la 11e conférence d’examen (RevCon) du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP), dans un contexte de forte compétition stratégique. Réunissant pendant un mois les 191 États parties au TNP , elle vise à faire le point sur le fonctionnement du Traité, son implémentation, et plus largement l’état de la non-prolifération et du désarmement, afin d’aboutir à un document dit « de consensus » autour des principaux défis et menaces pour le régime de non-prolifération. 

Image principale
Les enjeux de la 11e Conférence d’examen du TNP  Un régime fragilisé par la compétition stratégique
Réunion du Conseil de sécurité sur le désarmement nucléaire et la non-prolifération au siège de l'ONU à New York, le 18 mars 2024
Lev Radin Shutterstock ©
Table des matières
Table des matières
body

Les deux précédentes RevCon, en 2015 et en 2022, s’étaient déjà conclues sans document de consensus. Les tensions géopolitiques actuelles, notamment la poursuite de la guerre en Ukraine, la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran, et la croissance des arsenaux nucléaires dans le monde, laissent présager une nouvelle impasse, ou tout du moins une exposition au grand public de l’incapacité des États parties au Traité de s’entendre sur la nécessité de sauvegarder ses trois grands piliers : le désarmement nucléaire, la non-prolifération et l’usage pacifique de l’énergie nucléaire.

L’échec du désarmement nucléaire 

Depuis une décennie, le nombre d’armes nucléaires dans le monde augmente, inversant la tendance qui était de mise depuis la fin de la guerre froide. La Chine est passée d’environ 250 têtes nucléaires en 2020 à plus de 600 en 2026. La Russie et les États-Unis, jadis tenus par le traité New START (New Strategic Arms Reduction Treaty) qui a expiré en février 2026, pourraient également augmenter à moyen terme leurs arsenaux, tandis que le Royaume-Uni avait annoncé dès 2021 la décision de relever son seuil à 260 têtes. De même, la France a fait le choix d’accroître son stock, citant le progrès des défenses antimissiles des adversaires, tout en décidant de ne plus communiquer sur sa taille, estimé à environ 290 têtes en 2026.

Les États dotés de l’arme nucléaire (EDAN) réitèrent dans leurs documents préparatoires à la RevCon leur objectif d’élimination vérifiable des armes nucléaires, à condition que leur propre sécurité ne soit pas affectée, cherchant à rester conforme à l’esprit de l’article VI du TNP, qui engage les EDAN à un « désarmement de bonne foi ». De même, dans son discours du 2 mars 2026, le président français a rappelé que l’augmentation de l’arsenal nucléaire français n’était pas une course aux armements et qu’il resterait strictement dimensionné. Il n’est pas certain que l’argument soit entendu par une partie des États non dotés (ENDAN), qui sont nombreux à critiquer cet irrespect du Traité par les EDAN, et plus largement le comportement « irresponsable » de ces États. Le recours à une rhétorique nucléaire agressive par la Russie vis-à-vis de l’Ukraine et de l’Otan en est un bon exemple, mais aussi les déclarations de Donald Trump sur une possible reprise des essais nucléaires aux États-Unis, et son refus d’engager des discussions avec la Russie pour le renouvellement de New START.

Le comportement américain pourrait d’ailleurs faire apparaître Moscou sous un meilleur jour que lors de la RevCon de 2022, où la Russie avait été largement critiquée pour son invasion de l’Ukraine. En parallèle, la Chine continuera de faire jouer sa doctrine de non-emploi en premier comme compensation à l’augmentation de son arsenal, cherchant là aussi à se placer comme un État nucléaire responsable.

Un risque accru de prolifération nucléaire

Bien qu’aucun ENDAN n’ait acquis d’arme nucléaire depuis la Corée du Nord en 2003, le contexte international semble favorable à la prolifération. Ainsi, malgré plusieurs cycles de négociations depuis la RevCon de 2022, aucun accord n’a été trouvé à ce jour pour contraindre le programme nucléaire iranien. Les deux guerres menées par les États-Unis et Israël en juin 2025 et au printemps 2026 face à l’impasse des discussions, pourraient à terme avoir un effet contreproductif. Outre la perte totale de visibilité sur le programme iranien et la rupture assumée entre les États-Unis et l’Iran, des questions urgentes de sécurité nucléaire s’imposent, telles que l’accès de l’AIEA aux sites bombardés et l’avenir de la matière fissile produite par Téhéran ces dernières années. De plus, face aux échecs répétés de sa stratégie de dissuasion conventionnelle, il est possible que ces attaques fassent évoluer le calcul iranien vers le franchissement du seuil nucléaire. Enfin, les actions américaines renforcent encore le narratif russe du « double standard », Moscou accusant Washington d’avoir violé le droit international sans réelle menace de prolifération nucléaire en Iran, un argument qui fragilise d’autant plus l’unité des EDAN.

Cette perception de l’arme nucléaire comme la garantie ultime de sécurité nourrit également le débat autour de la « prolifération alliée » : face à la concrétisation de la menace russe, chinoise et nord-coréenne, en parallèle d’une perte de crédibilité de la dissuasion élargie américaine, des voix en Corée du Sud ou en Pologne s’expriment de plus en plus en faveur du développement d’un arsenal nucléaire national. Certains officiels américains s’étaient exprimés par le passé en faveur d’une telle prolifération au sein des pays alliés, car permettant aux États-Unis de retirer les forces conventionnelles qui y sont déployées dans le cadre de la dissuasion élargie . S’ils semblent revenus sur cette opinion depuis, reconnaissant son caractère déstabilisateur, les difficultés à décourager un État membre de l’Otan ou partenaire des États-Unis de se rapprocher du seuil nucléaire sont fortes. En effet, il est difficile d’imaginer Washington bombardant ou sabotant des installations nucléaires sud-coréennes, ni même imposant des sanctions à Séoul en cas de non-respect des garanties de non-prolifération. Il est donc crucial d’imposer des normes de non-prolifération à l’ensemble des ENDAN, que leur prolifération serve les intérêts d’une communauté occidentale ou non.

Plus largement, il faut s’attendre à une critique des arrangements de partage nucléaire de l’Otan, notamment de la part de la Chine et de la Russie, coutumières du fait. L’initiative française de dissuasion avancée, bien que ne comportant aucune mesure de partage d’armes nucléaires françaises avec des alliés européens, pourrait aussi considérée comme une aide à la prolifération par certains États, une critique à des fins essentiellement politiques : en effet, le suspecté déploiement d’armes nucléaires russes en Biélorussie, dans une dynamique similaire à celle des accords de partage nucléaire de l’Otan, n’a jamais fait l’objet de critiques publiques chinoises.

Les nouveaux enjeux de l'énergie nucléaire civile

Le troisième pilier du TNP, qui permet aux ENDAN d’avoir un accès facilité à l’énergie nucléaire civile, fait face à de nombreux défis. Déjà au menu de la RevCon de 2022 en raison de l’accord AUKUS (Australie, Royaume-Uni et États-Unis), le partage de la technologie de la propulsion nucléaire par des EDAN vers des ENDAN pourrait faire son retour du fait de l’accord, aux termes pour le moment flous, signé entre les États-Unis et la Corée du Sud, visant à aider Séoul à construire des sous-marins à propulsion nucléaire. Bien que le TNP n’interdise pas formellement cette pratique tant qu’elle est encadrée par l’AIEA, il est probable que la Chine, qui voit d’un œil critique le développement de telles capacités par des pays alliés des États-Unis, cherche à rouvrir ce débat.

De même, le développement de nouvelles technologies de réacteurs nucléaires tels que les small modular reactors, avec les impératifs de sûreté, de sécurité et de non-prolifération qui y sont associés, font naître de nouveaux enjeux pour l’AIEA et le troisième pilier du TNP. C’est d’autant plus le cas si de tels réacteurs venaient à alimenter des bases militaires, tel qu’envisagé par la Russie et les États-Unis, posant le débat autour de la caractérisation de telles infrastructures, à l’image des discussions autour du ciblage d’installations nucléaires en Ukraine par Moscou. Enfin, les EDAN se sont montrés souvent lents à accorder une aide au développement de l’énergie nucléaire civile auprès d’États dits du « Sud global », alimentant le sentiment d’une « injustice » nucléaire déjà nourrie par la perception de comportements nucléaires irresponsables de la part des EDAN.

La quête d’un dénominateur commun

Cette conférence d’examen s’annonce donc extrêmement politisée, en particulier au sein des EDAN, dont le format P5 (France, Chine, États-Unis, Royaume-Uni et Russie) est pourtant censé être moteur du TNP. La réduction des risques stratégiques, jadis point de convergence entre EDAN, est menacée par la compétition stratégique : si certaines mesures établies depuis des décennies restent encore en place entre les États-Unis et la Russie, à l’image des négociations en amont de tirs de missiles balistiques, il semble complexe de les transposer au niveau du P5. De même, certains objectifs d’organisations non gouvernementales pour cette RevCon, tels que l’adoption d’une déclaration des EDAN sur le refus d’intégrer de l’intelligence artificielle dans les systèmes de commande et de contrôle des armes nucléaires, ou des discussions sur les protocoles de sûreté des arsenaux (failsafe) n’ont que peu de chances d’aboutir du fait des fortes tensions entre EDAN. Même la réitération d’une déclaration conjointe sur le refus de la guerre nucléaire, comme en janvier 2022, semble inatteignable.

Pour autant, l’absence probable d’un document de consensus à la fin de cette RevCon ne signifierait pas un échec définitif du TNP et la perte de sa valeur. En effet, le poids normatif du traité, et la mobilisation des organisations non gouvernementales ainsi que des ENDAN, lui permet de conserver un rôle indéniable dans la lutte contre la prolifération nucléaire, comme en témoigne l’absence de prolifération depuis 2003, et de proposer un cadre de discussion accepté par tous. Il convient donc de lutter contre sa politisation excessive et de parvenir à trouver un dénominateur commun, tout en étant capable de critiquer ouvertement les comportements nucléaires irresponsables de certains États, alliés ou adversaires.

Téléchargez l'analyse complète

Cette page ne contient qu'un résumé de notre travail. Si vous souhaitez avoir accès à toutes les informations de notre recherche sur le sujet, vous pouvez télécharger la version complète au format PDF.

Les enjeux de la 11e Conférence d’examen du TNP. Un régime fragilisé par la compétition stratégique

Decoration
Auteur(s)
Photo
Héloïse FAYET

Héloïse FAYET

Intitulé du poste

Chercheuse, responsable du programme dissuasion et prolifération, Centre des études de sécurité de l'Ifri

Image principale
Un Rafale bi-place en vol avec un ASMP-A sous les ailes
Dissuasion et prolifération
Accroche centre

Les conflits en Europe, en Asie ou au Moyen-Orient témoignent d'un retour du fait nucléaire dans les rapports de force. Les arsenaux se modernisent et s'accroissent, tandis que la maîtrise des armements s'effondre. Ce programme de recherche vise à analyser ces phénomènes.

Image principale
Un soldat contemplant un coucher de soleil sur un véhicule blindé de combat d’infanterie
Centre des études de sécurité
Accroche centre

Héritier d’une tradition remontant à la fondation de l’Ifri, le Centre des études de sécurité de l'Ifri fournit aux décideurs publics et privés ainsi qu’au grand public les clefs de compréhension des rapports de force et des modes de conflictualité contemporains et à venir. Par son positionnement à la jointure du politique et de l’opérationnel, la crédibilité de son équipe civilo-militaire et la diffusion large de ses publications en français et en anglais, le Centre des études de sécurité constitue dans le paysage français des think tanks un pôle unique de recherche et d’influence sur le débat de défense national et international.

Image principale

La dissuasion nucléaire française à l’épreuve d’un nouvel ordre européen – Analyse du discours présidentiel du 2 mars 2026

Date de publication
02 avril 2026
Accroche

Le discours du 2 mars 2026 du président de la République sur la dissuasion nucléaire marque une inflexion stratégique importante dans un contexte international dégradé. Entre menace russe persistante et incertitudes sur les garanties de sécurité américaines, la France affirme une ambition renforcée pour la défense européenne. La notion de « dissuasion avancée » et les évolutions capacitaires annoncées par Emmanuel Macron esquissent ainsi une nouvelle étape, à la fois structurante et durable.

Attention à la marche : une évaluation des options nucléaires de l'Europe

Date de publication
11 février 2026
Accroche

Depuis le début de la guerre en Ukraine, voire l'invasion de la Crimée, l'Europe fait face à une nouvelle réalité nucléaire. La politique révisionniste russe et la coercition nucléaire a réintroduit la menace d'une escalade sur le continent, soulignant l'importance d'une dissuasion nucléaire crédible. Dans le même temps, la dépendance historique de l'Europe à la dissuasion élargie américaine semble plus fragile que jamais. Ces développements obligent les Européens à réfléchir à leurs options nucléaires.

Image principale

Vers une nouvelle maîtrise des armements ? Défis et opportunités de l’expiration de New START

Date de publication
04 février 2026
Accroche

Signé en 2010 entre Barack Obama et Dmitri Medvedev pendant une période de détente entre les deux grandes puissances, New START (New Strategic Arms Reduction Treaty) devrait – sauf revirement de dernière minute – expirer le 5 février 2026. Héritier des grands traités de réduction des armements stratégiques de la guerre froide entre l’URSS et les États-Unis, ce traité a permis de réduire les arsenaux nucléaires russes et américains de plus de 30 % par rapport au début du XXIe siècle, en instaurant des limites quantitatives sur le nombre de têtes nucléaires stratégiques déployées – c’est-à-dire immédiatement utilisables – et des mécanismes de transparence et de vérification mutuelles.

Image principale

Les tentations nucléaires de l'Arabie saoudite

Date de publication
11 septembre 2025
Accroche

L'intégration de l'Arabie saoudite sur la scène internationale et la stabilité régionale, notamment grâce à la réduction de sa dépendance aux énergies fossiles, sont des éléments essentiels à la réussite de la Vision 2030 du Royaume, la priorité absolue du prince héritier. Cependant, les déclarations de Mohammed ben Salmane en 2018 et 2021, indiquant que « si l'Iran développe une bombe nucléaire, nous ferons de même dès que possible », combinées aux récentes frappes contre des installations nucléaires iraniennes clés, ne présagent rien de bon pour l'avenir du Royaume, de la région et du régime de non-prolifération dans son ensemble.

Nour EID
Crédits image de la page
Réunion du Conseil de sécurité sur le désarmement nucléaire et la non-prolifération au siège de l'ONU à New York, le 18 mars 2024
Lev Radin Shutterstock ©

Comment citer cette étude ?

Image de couverture de la publication
Les enjeux de la 11e Conférence d’examen du TNP Un régime fragilisé par la compétition stratégique couverture Héloise Fayet Ifri

Héloïse Fayet, « Les enjeux de la 11e Conférence d'examen du TNP. Un régime fragilisé par la compétition stratégique ». Editoriaux de l'Ifri, Ifri, 24 avril 2026.

Copier
Image de couverture de la publication
Les enjeux de la 11e Conférence d’examen du TNP Un régime fragilisé par la compétition stratégique couverture Héloise Fayet Ifri

Les enjeux de la 11e Conférence d’examen du TNP. Un régime fragilisé par la compétition stratégique