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Guerre en Iran : ce que le rapprochement de l’Allemagne avec Trump nous dit de l’état réel de l’Europe

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Une image a frappé les esprits : celle du Chancelier Friedrich Merz dans le Bureau ovale, s'affichant aux côtés de Donald Trump dans un soutien sans faille aux frappes menées contre l'Iran. Le chef du gouvernement allemand a observé un silence poli quand le locataire de la Maison blanche a attaqué l'Espagne, avant d'aller dans son sens.

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Atlantico : Merz semble avoir fait le choix de l'arrimage aux États-Unis de Donald Trump, quitte à délaisser le couple franco-allemand. Ce rapprochement a été illustré par sa présence dans le Bureau ovale, où il a soutenu les frappes américaines en Iran, là où la France et l'Espagne invoquaient le droit international. Est-ce là un chantage commercial subi ou la conviction que l'Allemagne ne peut plus survivre à une guerre commerciale avec Washington ?

Hans Stark : C’est une situation complexe. Tout autre dirigeant européen qui se rend dans le bureau ovale va être très prudent lorsqu'il s'agit de critiquer la Maison Blanche. Personne n'a envie d’y passer le quart d'heure qu'a passé le président d'Afrique du Sud ou Zelensky il y a un an. Tout le monde est un peu sur ses gardes lorsqu'il se rend dans le bureau ovale. Merz a besoin de maintenir un lien encore, dans la mesure du possible, constructif avec Trump pour le dossier ukrainien pour faire en sorte que les Américains ne changent complètement de bord et épousent le point de vue russe totalement — on était quand même à plusieurs reprises pas loin de cela. Il s'agit d'éviter aussi que Groënland ne revienne sur la table parce que ça, ça peut vraiment détruire l'alliance atlantique. Et puis, dans l'affaire des droits de douane, le positionnement reste très volatile aux Etats-Unis depuis le jugement de la Cour suprême auquel Trump a réagi en émettant 15% de plus, mais c'est sans doute pas le dernier mot qui a été dit. Donc on est là dans un contexte de négociation et dans une négociation, bien sûr, il faut avoir une position de force et de crédibilité mais aussi sans doute un dosage diplomatique. En tout cas, c'est ainsi que je comprends le positionnement allemand.

Mais ce n'est pas un rapprochement entre Merz et Trump. On n'est pas là en face d'une amitié soudaine qui va naître entre le chancelier et le président des Etats-Unis. La seule chose, c'est que Trump respecte un peu plus Merz que Mme Merkel. Trump avait clairement une dent contre Merkel, ce qui n'est pas le cas pour Friedrich Merz. Berlin ne peut pas mener une triple rupture avec Washington, Pékin et Moscou. L’Allemagne met en place un dispositif pour se protéger contre la Russie et pour continuer à protéger l'Ukraine dans ce conflit, il ne faut pas l'oublier. Et pour cela, pour un temps de transition sans doute longue, les Allemands, comme leurs partenaires européens, ont besoin et de la Chine et des Etats-Unis. C'est la raison pour laquelle, la question est de savoir jusqu'où on peut aller vis-à-vis de l'administration Trump dans la critique nécessaire sans risquer une rupture définitive avec Washington qui coûterait plus cher à l'Europe qu'à l’Amérique.

Le positionnement du chancelier allemand a créé une fracture brutale avec Paris et Madrid, qui invoquaient le droit international. L'Allemagne a-t-elle définitivement acté que sa seule assurance-vie sécuritaire se trouvait à Washington, quitte à sacrifier l'unité diplomatique européenne ?

Guillaume Lagane : Il est vrai que le Chancelier Merz n'a pas voulu entrer sur le terrain du droit international. Il a affiché un soutien politique clair à la guerre déclenchée par Donald Trump et par Benjamin Netanyahou, affaiblissant effectivement cette unité européenne.

Pour expliquer une telle attitude, je crois qu'il y a deux éléments fondamentaux. Le premier, c'est qu'il faut toujours garder à l'esprit que dès qu'on parle du Levant et des questions moyen-orientales, il y a pour l'Allemagne la priorité accordée à la sécurité d'Israël. Du fait de sa responsabilité historique dans le génocide juif, l'Allemagne fait passer la sécurité d'Israël devant tous les autres sujets. En l'occurrence, le Chancelier Merz devait considérer que les arguments mis en avant par Israël et les États-Unis relevaient d'un péril réel : la République islamique constitue pour Israël un péril mortel. Le deuxième élément, c'est que dans la grande recomposition géopolitique entamée par l'administration Trump, les Allemands ont clairement choisi de maintenir le lien militaire et politique étroit qu'ils ont avec les États-Unis. L'Allemagne a entamé un changement d'époque (la Zeitenwende) avec une hausse considérable de son budget, à hauteur de 100 milliards d'euros, car elle veut devenir la principale puissance conventionnelle de l'Europe et de l'OTAN. En faisant cela, elle répond aux demandes de l'administration américaine. On peut rappeler qu'elle a acheté des matériels américains de premier rang comme le F-35, qui participe de la dissuasion nucléaire partagée avec l'Amérique. Pour eux, ce lien est difficile à rompre car la démocratie en Allemagne est revenue par les États-Unis en 1945 ; la création de la RFA en 1949 est étroitement liée à la présence américaine sur le sol allemand. Contrairement aux Français, ils ne sont jamais sortis de l'OTAN, ils ont toujours des troupes américaines chez eux, et cette garantie de sécurité tangible reste fondamentale malgré l'évolution de Trump.

Pourtant, cet alignement sur Trump concernant l'Iran marque une fracture nette avec Paris. Comment expliquer que l'Allemagne accepte de s'assoir sur le droit international pour valider une offensive américaine, là où le reste de l'Europe cherche l'apaisement ?

Hans Stark : Je pense que la majorité des Européens sont très prudents dans leur politique, aussi bien à l'égard de l'action américaine au Venezuela que maintenant à l'égard de la politique américaine dans le Golfe. Pourquoi ? Parce que d'abord il s'agit d'un régime iranien pour lequel je pense qu'on avait aucune sympathie et notamment depuis les massacres commis contre les manifestants iraniens qui se sont soldés par une trentaine de milliers de morts au mois de janvier. Ça a quand même beaucoup changé la donne. Ensuite, Israël considère que cette guerre en Iran est absolument vitale pour la survie d'Israël. Or, l'Allemagne a un lien particulier avec Israël, on le sait pour des raisons historiques. Elle a déclaré sous Merkel que la sécurité de l'État d'Israël relève de la raison d'État de l’Allemagne. À ce moment-là, on ne peut que difficilement dénoncer l'action israélienne en Iran.

La critique que l'Allemagne émet par rapport à Israël est toujours très prudente. Ils sont allés assez loin dans la critique à l'égard d'Israël dans sa politique vis-à-vis de Gaza, vis-à-vis des Palestiniens. Ils ont même décidé d'un arrêt de livraison d'armes létales en faveur de l'État israélien. C'est-à-dire que cette partie-là de la relation avec Israël côté allemand a quand même subi une inflexion, mais ce n'est pas rien par rapport à l'histoire des relations germano-israéliennes depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Mais là, dans le cas précis iranien, même si l'Allemagne reconnaît évidemment que les attaques américaines et israéliennes se situent complètement en dehors du champ du droit international, il s'agit visiblement pour Israël d'un cas de force majeure pour sa survie.

[...]

Guillaume Lagane est spécialiste des questions de défense. Il est également enseignants à Sciences-Po Paris. Il est l'auteur de Géopolitique de l'Europe : Crépuscule d'une puissance (PUF, 2025). Il est également l'auteur de Questions internationales en fiches (Ellipses, 2025 (cinquième édition)) et de Théories des relations internationales (Ellipses 2016).

Hans Stark est conseiller pour les relations franco-allemandes à l'IFRI (Cerfa) et professeur à Sorbonne Université.

 

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Hans STARK

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Conseiller pour les relations franco-allemandes à l'Ifri