Thomas Gomart, historien : « La vision du monde de Trump est plus proche de celle de Poutine que de celle des dirigeants européens »
Pour l’historien, la sécurité et la prospérité de l’Europe sont plus que jamais menacées par les coups de pression et les marchandages du président américain, dont l’idéologie est proche de celle de Vladimir Poutine.
En moins de trois semaines, Donald Trump a affolé la planète. Il a bombardé le Venezuela et capturé son président Nicolás Maduro, puis encouragé les manifestants iraniens à défier le régime et annoncé que « l'aide » était « en route », avant de faire machine arrière. Il multiplie désormais les menaces sur le Groenland, dont les Etats-Unis ont « besoin » pour leur « sécurité nationale », et promet 10 % de droits de douane supplémentaires aux huit pays européens, dont la France, qui veulent envoyer des troupes sur l'île arctique. Pour l'historien Thomas Gomart, qui publie « Qui contrôle qui ? Les nouveaux rapports de force mondiaux », le 47e président américain est devenu le « parrain » du monde occidental.
Comment analysez-vous ce qui semble être un rétropédalage de Donald Trump face à la répression en Iran ?
Sa tentation de passer à l'acte est manifeste, comme on l'a vu, de façon spectaculaire, avec le Venezuela. Mais les Etats-Unis sont bien placés pour le savoir : avec l'Afghanistan ou l'Irak, c'est une chose de lancer une opération militaire, une tout autre de stabiliser la situation politique. En Iran, ils ont connu un précédent traumatisant : l'échec de la tentative de libération des otages américains, à l'ambassade de Téhéran, en 1980. Ils ont été entraînés par Israël à bombarder avant l'été. Tous les pays de la région, les Emirats arabes unis et l'Arabie saoudite en tête, se sont mobilisés pour éviter une intervention américaine.
Jusqu'où le régime iranien peut-il encore tenir ?
Le guide suprême Ali Khamenei, âgé de 86 ans, est un homme en bout de course. Le régime est affaibli par plusieurs vagues de contestation [en 1999, 2009, 2019 et 2022, NDLR], toutes réprimées, et a subi le démantèlement de son cadre stratégique, l'« axe de résistance », aux relais pourtant puissants, comme le Hamas ou le Hezbollah. Depuis le 7-Octobre, en étant intervenu sur six fronts, Gaza, Iran, Liban, Syrie, Yémen et Irak, Israël redessine la carte du Proche-Orient au désavantage de Téhéran. Pour l'instant, le régime tient grâce à son redoutable appareil de répression.
Dans « Qui contrôle qui ? », vous rappelez que Trump a bombardé davantage le Proche-Orient et les Caraïbes en un an queson prédécesseur Joe Biden en quatre. Comment qualifier cette intensification de la prédation américaine ?
Les Etats-Unis confirment qu'ils ne sont pas isolationnistes, mais foncièrement unilatéralistes. La vision du monde de Donald Trump a été façonnée par la guerre froide, son parcours d'entrepreneur et son expérience de la télévision. Il comprend instinctivement la nécessité de produire des effets médiatiques à un rythme quotidien. Et paradoxalement, compte tenu de son âge, bientôt 80 ans, il est le produit de cette nouvelle chimie géopolitique d'imbrication entre le monde réel et le monde virtuel.
Pour vous, la mise en scène de la rencontre Zelensky-Trump dans le bureau Ovale a délivré ce message : « Trump est le parrain du monde occidental. » Qu'entendez-vous par là ?
J'utilise ce terme parce que, pour Trump, toute protection se paie comptant, tout a un coût, on doit passer à la caisse. Je suis frappé par les similitudes entre le système du Kremlin et celui de la Maison-Blanche. Quand je suis à Washington, j'entends l'écho du Moscou de 2012 (année du retour à la présidence de Vladimir Poutine). La Russie a toujours été dirigée par ceux qui la possèdent : Poutine est l'un des hommes les plus riches du monde et, de ce point de vue, Trump a encore à apprendre de lui. Je remarque aussi la même concentration de groupes d'intérêt et de clans autour de la figure présidentielle, qui ne sont pas uniquement habités par le service de l'Etat.
Diriez-vous qu'il existe également une proximité idéologique entre Trump et Poutine ?
La vision du monde de Trump est effectivement plus proche de celle de Poutine que de celle des dirigeants européens. Ils partagent la notion de sphère d'influence : les « gros » pays exercent leur influence et les « petits » sont là pour subir. Tous deux ont aussi la même logique extractive pour leur modèle économique : importe avant tout l'état de leur industrie pétrolière et gazière. A la différence des Européens, ils jugent évident qu'il faut exploiter au plus vite l'Arctique.
Vous écrivez : on ne comprend pas les intentions de Poutine « sans les inscrire dans sa lecture historique de la guerre froide ». L'affrontement géopolitique entre la Russie et l'Occident ne s'est en fait jamais interrompu ?
Poutine passe son temps à lire des ouvrages historiques, il est obsédé par la trace qu'il laissera dans l'histoire et la comparaison de son action avec celle de Pierre Ier, Catherine II, Staline… Pour lui, la Russie est investie d'une mission messianique. Historien en chef de la Russie, il propose à son peuple la continuation de la grande guerre patriotique. L'invasion de l'Ukraine a été préparée par un texte de 2021 où il expliquait confusément que la matrice historique de la Grande Russie était Kiev. D'une certaine manière, il a fait dérailler la mondialisation. La Russie n'a rejoint l'OMC qu'en 2011, dix ans après la Chine. Moscou n'a pas réussi à adapter son économie à la mondialisation mais est parvenu à produire une contre-idéologie de la mondialisation. Comme toute sa génération, Poutine a connu l'implosion économique des années 1990 et le déclassement géopolitique. Il incarne le revanchisme russe. Au cours de ses deux premiers mandats (de 2000 à 2008), il a profité de la demande mondiale d'énergie. La crise financière de 2008 a montré à quel point la Russie restait marginale dans l'économie mondiale au regard de l'ascension de la Chine. Elle s'est adossée à la dynamique chinoise économiquement et politiquement avec le succès diplomatique des Brics+(1). En réalité, il semble dire aux Européens : « Si nous ne sommes pas capables de nous mondialiser, nous sommes en mesure de détruire votre confort. »
Mais vous estimez qu'avec la guerre en ukraine Poutine a créé une machine infernale, dont le prix est élevé pour les Russes.
Il a renoué avec la tradition tsaro-soviétique : le soldat est un matériau inépuisable. Sauf que l'URSS bénéficiait d'une démographie dynamique, alors que la Russie traverse une crise démographique. En Afghanistan, 15 000 Soviétiques sont morts. En Ukraine, les pertes russes (morts, disparus et blessés) sont estimées à plus de 1,2 million. On peine à se représenter la violence infligée au corps social ukrainien. Dans les deux pays, les anciens combattants vont peser sur les choix politiques de la prochaine génération.
Les Européens seront-ils épargnés par la nouvelle donne mondiale ?
Ils ne seront nullement épargnés mais au contraire visés. Vis-à-vis de l'administration Trump, ils ont, pour l'heure, fait le choix de la prosternation. Par rapport à la Chine, ils ne parviennent pas à imposer une réciprocité commerciale. Et face au Kremlin, ils arrivent encore à maintenir leur unité. Fondamentalement, les Européens paient le prix de leur désarmement structurel, commencé au début des années 1970, et accéléré après le 11-Septembre, alors que le reste du monde se réarmait. Ils ont fait preuve d'une naïveté sidérante en pensant que les échanges économiques empêchaient la guerre, que le monde allait se redessiner à leur image. L'argumentaire de la Maison-Blanche n'est pas nouveau : comment se fait-il que 500 millions d'Européens riches continuent à compter sur 380 millions d'Américains pour les protéger contre 140 millions de Russes ? La sécurité et la prospérité de l'Europe vont subir des ajustements très brutaux. C'est particulièrement vrai pour la France qui semble avoir choisi l'inertie et le refus politique de la réforme. Les Européens sont pris de vitesse, en grande difficulté d'adaptation. Ils ont pourtant des cartes en main à condition de savoir se remettre en cause.
Que peuvent-ils faire face aux menaces américaines sur le Groenland ?
A grande difficulté, c'est de garder les Américains à bord en Ukraine et de les tenir à distance au Groenland, dans une relation transatlantique en pleine mutation. Ils doivent commencer par comprendre les ressorts de l'exigence de Trump, qui se prépare à une confrontation entre sphères d'influence. Et donc continuer à défendre le droit international en gagnant rapidement en crédibilité militaire. Soutenir le Danemark dans cette crise diplomatique est une nécessité au regard de la double cohésion de l'Union européenne et de l'Otan. Ils doivent aussi, comme les Américains, investir dans la sécurisation de leurs chaînes logistiques d'autant plus qu'ils disposent de beaucoup moins de ressources énergétiques et minières. L'Europe a besoin d'un système international ouvert. Or le différentiel dans ce domaine entre les deux rives de l'Atlantique ne cesse de s'accentuer, comme si l'Europe pensait encore pouvoir se soustraire aux confrontations. Quelle que soit son issue, l'épisode du Groenland en appelle d'autres.
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Historien et directeur de l'Institut français des relations internationales (Ifri), Thomas Gomart est l'auteur, chez Tallandier, de « l'Affolement du monde » (prix du Livre géopolitique 2019) et de « l'Accélération de l'histoire » (prix de la Société de Géographie 2024 et prix du Groupe des Ambassadeurs 2025). Son dernier ouvrage « Qui contrôle qui ? Les nouveaux rapports de force mondiaux » sort chez le même éditeur ce 22 janvier.
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Découvrir le livre de Thomas Gomart : « Qui contrôle qui ? Les nouveaux rapports de force mondiaux »
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