Guerre au Moyen-Orient : point de situation à J+12 (replay vidéo)
Au douzième jour d'une campagne militaire d'une intensité inédite contre l'Iran menée par les États-Unis et Israël, le Moyen-Orient bascule dans une configuration géopolitique nouvelle. L'Ifri examine les ramifications de ce conflit : fragilisation du régime iranien, extension géographique, crise énergétique et maritime dans le détroit d'Ormuz et recomposition des alliances régionales.
I. Point de situation militaire
Élie Tenenbaum, directeur du Centre des études de sécurité de l'Ifri, souligne que les buts de guerre actuels diffèrent de ceux de 2025. En 2025, l'objectif était le programme nucléaire ; cette fois, il s'agit clairement d'un changement de régime. Donald Trump a appelé au soulèvement de la population et une frappe de décapitation a visé l'Ayatollah Ali Khamenei dès les premières heures. Malgré cela, le régime a montré une certaine résilience dans sa chaîne de succession et de défense.
Le concept de « défense en mosaïque »
Développé par l'Iran dès 2005, ce système permet une autonomie opérationnelle aux 31 centres de commandement des gardiens de la révolution, assurant une certaine continuité même en cas de décapitation du leadership.
Militairement, une « compétition de salve » intense a lieu. Les États-Unis et leurs alliés ont dépensé un nombre considérable d'intercepteurs (Patriot, THAAD, SM3), dépassant les capacités de production actuelles. Bien que les lanceurs iraniens soient ciblés, l'Iran disposerait encore de milliers de missiles balistiques et de drones Shahed.
Enfin, la sécurité maritime est gravement menacée dans le détroit d'Ormuz. L'Iran a déployé des mines navales dérivantes, très difficiles à intercepter, alors que les capacités de l'US Navy en matière de chasse aux mines sont au plus bas.
II. Situation interne en Iran
Clément Terme, chercheur associé au Programme Turquie/Moyen-Orient de l'Ifri, explique que le déclencheur de cette intervention israélo-américaine a été le massacre de dizaines de milliers de manifestants par le régime iranien en janvier. Les services de renseignement ont profité d'une réunion en présentiel pour frapper les élites. La survie du régime dépendra de la durée de la guerre et de sa capacité à payer les salaires de son appareil de sécurité, alors que les capacités d'exportation de pétrole (notamment via l'île de Kharg) sont menacées.
Le régime répond par une surenchère idéologique et sécuritaire, choisissant Mojtaba Khamenei comme successeur dans une logique de vengeance. Cependant, en frappant ses voisins, l'Iran commet un « suicide diplomatique ».
L'alternative représentée par le Prince Reza Pahlavi est scrutée, mais il manque de troupes sur le terrain. Le risque de "balkanisation" est évoqué, bien que les minorités (Kurdes, Balouches) soient divisées sur l'indépendance. La population, unifiée face à l'État « bourreau », pourrait se soulever comme après la guerre de 2025.
III. Dynamiques régionales
Dorothée Schmid, responsable du Programme Turquie/Moyen-Orient de l'Ifri, affirme que nous vivons un moment historique de rupture, comparable au 11 septembre ou aux printemps arabes. Le conflit provoque une « régionalisation par le pire ». Douze pays ont déjà été touchés, y compris le Qatar, ce qui bouscule les alignements habituels. Les pays du Golfe, très exposés, voient leur économie et leurs projets de diversification (tourisme, logistique) menacés.
Des pays comme la Turquie ou l'Irak subissent des tests de loyauté. Au Liban, la pression est forte pour désarmer le Hezbollah. La France tente de se repositionner, notamment via Chypre, présentée comme la frontière de l'Union européenne touchée par les frappes.
« Deux scénarios se dessinent : une transformation positive du Moyen-Orient ou, au contraire, une multiplication des États faillis et des guerres civiles. »
IV. Enjeux énergétiques
Marc-Antoine Eyl-Mazzega, directeur du Centre énergie et climat de l'Ifri, note que cette crise survient dans un moment de basculement technologique. Si les prix du pétrole et du gaz bondissent à cause des tensions dans le détroit d'Ormuz, cela pourrait accélérer la mobilité électrique. L'Iran a franchi une ligne rouge en frappant des infrastructures énergétiques et de dessalement chez ses voisins.
Le marché dispose cependant d'amortisseurs : des stocks colossaux (notamment en Chine et dans les pays de l'OCDE) et une baisse de la demande due aux prix élevés. Si le détroit d'Ormuz est miné, l'Iran ne pourra plus exporter non plus.
En Europe, la situation est meilleure qu'en 2022 grâce au nucléaire français, aux stocks hydrauliques et au déploiement des renouvelables. Toutefois, la hausse des taux d'intérêt pourrait nuire aux investissements bas-carbone à long terme.
V. Échanges et questions-réponses
Sur le nucléaire :
Élie Tenenbaum se montre sceptique sur une opération commando pour récupérer le stock d'uranium enrichi, car il est probablement dispersé et protégé par la « défense en mosaïque ».
Sur le rôle de la Russie :
Clément Terme décrit la Russie comme un partenaire flexible qui joue sur tous les tableaux, prête à s'adapter si le régime iranien s'effondre.
Sur les infrastructures énergétiques :
Marc-Antoine Eyl-Mazzega explique que peu de pipelines alternatifs au détroit d'Ormuz existent car le scénario d'un blocus total n'avait pas été pleinement anticipé par les acteurs régionaux.
Consulter l'ensemble des analyses de l'Ifri sur la guerre en Iran.
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