Comment préparer 2050 ? De la « prévoyance » à la « grande stratégie »
La Chine et les États-Unis ont tous deux une « grande stratégie ». Pékin aspire à devenir la première puissance mondiale en 2049, tandis que Washington entend demeurer primus inter pares. Dans ce contexte de compétition entre superpuissances – marqué aussi par la dégradation environnementale, la transformation numérique et la fragmentation sociale –, la France et l’Europe devraient se doter d’une « grande stratégie » et renforcer leurs dispositifs de « prévoyance ».
Rien n’est plus nécessaire au gouvernement d’un État que la prévoyance, puisque, par son moyen, on peut aisément prévenir beaucoup de maux qui ne se pourraient guérir qu’avec de grandes difficultés quand ils sont arrivés » soulignait Richelieu, avant d’ajouter « qu’il est plus important de considérer l’avenir que le présent et qu’il est des maux comme des ennemis d’un État, au-devant desquels il vaut mieux s’avancer que de se réserver à les chasser après leur arrivée ». Souvent oubliée, cette évidence conduit à repenser notre dispositif de « prévoyance » en raison d’une accélération stratégique, qui provoque une urgence à penser le long terme.
Dans le domaine de la défense et de la sécurité, les « Livres blancs » marquent des jalons. En 2017, la Revue stratégique de défense et de sécurité nationale a posé les bases de la Loi de programmation militaire (LPM) du 13 juillet 2018 pour la période 2019-2025. Les conséquences de la pandémie de Covid-19 ont entraîné une Actualisation stratégique, début 2021, qui souligne l’intensification de la compétition des grandes puissances, la généralisation des stratégies hybrides, l’enhardissement des puissances régionales et les effets de rupture technologique.
Devant la multiplication des « maux » auxquels il fait face, notre pays doit redoubler d’efforts en matière de « prévoyance ». En ne se limitant ni aux questions de défense et de sécurité ni à un horizon de mandat présidentiel, l’enjeu est d’abord intellectuel. Une bonne « prévoyance » obligerait à intégrer, bien davantage que par le passé, les dimensions extérieures à la sphère politico-stratégique, tout en insistant sur la singularité de cette dernière : celle d’agir « à l’ombre de la guerre ». Pour ce faire, le recours à la notion de « grande stratégie » pourrait se révéler utile. « Alignement d’aspirations potentiellement illimitées avec des moyens nécessairement limités », elle fait actuellement l’objet d’un regain d’intérêt historiographique. Parallèlement, elle resurgit dans la sphère politico-stratégique.
Sur le plan historiographique, la France serait passée d’une « grande stratégie » basée sur la « grandeur » entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et les années 1990, à « l’engagement libéral » qui constituerait une « rupture radicale » et continuerait jusqu’à nos jours. La première reposerait sur quatre principes : la quête du rang et du statut ; la préservation de l’autonomie de décision et d’action grâce à la force de frappe ; la centralité de l’État-nation ; une critique de l’hégémonie américaine. […]
PLAN
- Dispositifs de prévoyance et visions du monde
- Vision du monde chinoise
- Vision du monde américaine
- Illusions de prévoyance - Lignes de transformation
- Contraintes environnementales
- Accélération technologique et numérisation
- Fragmentation politique et sociale
- Évolutions géostratégiques et géoéconomiques - Contours d’une « grande stratégie »
- De la décarbonation
- De l’accélération numérique et technologique
- De la démocratie en numérique
- Résilience et réarmement
Martin Briens est diplomate.
Thomas Gomart est directeur de l'Ifri.
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