Danser avec les États
Depuis les années 1990, l’Europe a connu un processus de fragmentation, et ses États les plus anciens subissent aujourd’hui des tentations sécessionnistes. Ailleurs, nombre d’intégrités territoriales ont volé en éclat et la mondialisation accouche, de fait, d’une multiplication des structures étatiques. Sur l’impuissance de nombre des nouveaux États rôde l’ombre des empires, mal disparus ou renaissants, et la sécession ne garantit pas le fonctionnement harmonieux des nouveaux États.
La chute du mur de Berlin voici plus d’un quart de siècle, le 9 novembre 1989, n’a pas seulement sonné le glas du communisme international. Outre la réunification de l’Allemagne, elle a entraîné la disparition de l’URSS, la dislocation de la Yougoslavie, le divorce entre la Slovaquie et la République tchèque. C’est ainsi que l’Europe se trouvait frappée par un mouvement de fragmentation d’États constitués, certes récents puisque tous nés au XXe siècle. Près de 25 nouveaux États européens sont alors apparus.
Les États les plus anciennement constitués, l’Espagne, la France, le Royaume-Uni, devaient également se voir menacés de sécessions régionales. Et d’autres ébranlements de la structure étatique affectaient l’Afrique, l’Érythrée, le Soudan du Sud, cependant que des sécessions de fait frappaient la Somalie et le Mali. En Asie, le Timor oriental se séparait de l’Indonésie. Au Moyen-Orient, l’implantation territoriale de Daech menaçait l’intégrité de l’Irak et de la Syrie, et relançait les revendications en faveur d’un État kurde.
Cette décomposition relative allait de pair avec une remise en cause idéologique du concept d’État lui-même, institution supposée dépassée, archaïque, incapable de faire face à ses propres problèmes comme à ceux du monde. Il fallait réfléchir à une nouvelle gouvernance. Mais la mondialisation qui devait l’apporter n’a accouché, en définitive, que d’une nouvelle multiplication du nombre des États quelques décennies après la grande vague décolonisatrice. D’une cinquantaine en 1945, ils sont aujourd’hui près de 200, sans parler de quelques situations de pseudo-États comme Chypre du Nord. On a même pu évoquer une prolifération des États, tendance qui témoigne à la fois du succès de la forme étatique et de la défaillance des États affectés.
On songe à la scène de l’apprenti sorcier dans Fantasia de Walt Disney, lorsque l’éclatement du balai magique provoque la multiplication de petits balais qui ne font qu’accentuer la catastrophe. Les histoires, les modes de réalisation de ces fractures en série ont été différents. Peut-on leur trouver des dynamiques communes ? On est tenté d’y voir l’ombre des empires : ceux qui ont disparu mais dont rôdent encore les fantômes, ceux qui ne sont pas encore nés mais tendent à émerger. Sur un autre plan, l’attraction internationale du modèle étatique le rend désirable pour des minorités sécessionnistes, mais n’est-il pas gros de contradictions ?
PLAN
- Fractures en série
- En Europe
- En Afrique
- En Asie - L’ombre des empires
- Défaillance des États affectés
- L’héritage des empires disparus
- Appels d’empire - Dynamiques de la dissociation
- Contradictions de l’attraction internationale
- Antinomies des libérations sécessionnistes
Serge Sur est professeur émérite de l’université Paris-2 Panthéon-Assas, directeur de l’Annuaire français de relations internationales et rédacteur en chef de Questions internationales.
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