La vengeance, ressort mobilisateur de l’État islamique
Au cœur des motivations des terroristes de l’État islamique figure la vengeance, contre un Occident vu comme l’héritier du colonialisme, et plus généralement comme agresseur des musulmans. La dimension émotionnelle est donc forte, qui induit la définition d’une identité collective et la déshumanisation de l’adversaire. Si le revanchisme est au cœur du récit djihadiste, il faut démonter sur le long terme ce discours, qui ne disparaîtra pas avec l’emprise territoriale de Daech.
Le 5 juillet 2016, quelques jours avant l’attentat qui allait ensanglanter la promenade des Anglais à Nice, le centre médiatique Al-Hayat, l’une des branches de propagande officielles de l’État islamique, diffusait en français un nachid rendant hommage aux attaques de Paris et Bruxelles de novembre 2015 et mars 2016. Intitulé « Ma vengeance », l’hymne terroriste est d’une rare virulence. Sont ainsi tour à tour mentionnés des « corps entassés », en référence aux victimes des frappes aériennes dans la zone syro-irakienne, des « ceintures [d’explosifs] branchées », des « couteaux bien aiguisés », des « gros calibres chargés » et des « cibles localisées ». La France est accusée d’être responsable de la vague d’attentats qui l’a frappée depuis la tuerie de Charlie Hebdo en janvier 2015, en raison de sa « guerre impitoyable » contre l’islam et les musulmans. Évoquant une « agression » ancienne, et les crimes et spoliations dont la France se serait historiquement rendue coupable, le chant djihadiste dépeint la renaissance du califat comme une vengeance « louable », dont l’objectif est d’asseoir une domination mondiale de l’islam. Pour ce faire, l’État islamique promet de sanglantes représailles à ses adversaires.
Vengeance. Le vocable n’est pas nouveau dans la narration djihadiste, et il lui est même en large part consubstantiel. Le Jordanien Abou Mousab Al-Zarqawi, reconnu comme l’un des pères fondateurs de l’État islamique d’Irak lors de sa fondation en octobre 2006, en avait fait un sujet phare, l’invoquant à longueur de déclarations orales et de communiqués écrits. Zarqawi était intimement convaincu d’être venu combattre les troupes américaines en Irak pour sauver l’honneur des sunnites, restaurer leur dignité, et pour infliger une défaite cinglante aux armées occidentales et à leurs alliés. Avant lui, Oussama ben Laden, figure incontestée du djihad global, et considéré comme un « cheikh » par l’État islamique, en avait aussi fait sa principale référence. En 1998, dans un entretien accordé à la chaîne de télévision satellitaire Al-Jazeera, il déclarait que le djihad était un devoir pour tous, et que Dieu accorderait leur revanche aux musulmans en infligeant de terribles souffrances à leurs ennemis.
PLAN
- Vengeance divine et moralisation de la violence
- Construire l’ennemi, puis le déshumaniser
- Des émotions négatives au service du djihad armé
- Posture revancharde et identification collective
Myriam Benraad est professeur assistant en science politique et études de sécurité à l’université de Leyde, spécialiste du Moyen-Orient et du djihadisme contemporain. Elle est l’auteur de L’État islamique pris aux mots, Paris, Armand Colin, 2017 et Irak, la revanche de l’Histoire. De l’occupation étrangère à l’État islamique, Paris, Vendémiaire, 2015.
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