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La « Deathonomics » russe : coûts sociaux, politiques et économiques de la guerre en Ukraine

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La "Deathonomics" russe : coûts sociaux, politiques et économiques de la guerre en Ukraine, Vladislav Inozemtsev
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La présente Note analyse l’apparition d’un phénomène nouveau pour la société russe, désigné sous le terme d’« économie de la mort » (Deathonomics). Il s’agit de la formation, au cours des années de guerre en Ukraine, d’une force mercenaire venue compléter les systèmes soviétique (la conscription) et russe (l’armée professionnelle) au sein des forces armées. Vers la fin de l’année 2023, ce phénomène a conduit à faire du service militaire l’un des domaines d’activité les mieux rémunérés, ce qui n’avait pas été observé en Russie à une telle échelle depuis la fin du XVIIe siècle.

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Affiche publicitaire faisant la promotion du service militaire contractuel dans les forces armées russes, Russie, 24 août 2025
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© PhotoChur/Shutterstock.com
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L’émergence d’une « économie de la mort » a entraîné des changements importants dans l’économie et la société russes. La perspective de gains considérables a attiré dans l’armée principalement des habitants de régions pauvres, dépourvus d’emploi stable, lourdement endettés, ainsi que des éléments criminels et déclassés, séduits en outre par la promesse de la levée de leur condamnation pénale. En conséquence, le Kremlin a ainsi « racheté » la vie de Russes dont la valeur économique était faible, et ce pour des montants excédant les revenus qu’ils pouvaient espérer percevoir jusqu’à la fin de leur vie. Outre l’injection de sommes importantes dans l’économie, cette politique a entraîné une forte hausse des salaires dans la plupart des secteurs, soutenant ainsi la demande de consommation. Le nombre colossal de morts, résultant de choix délibérés, n’a suscité aucune protestation sociale, ce qui a permis aux autorités de présenter la volonté de mourir – à l’appel de l’État – comme une valeur sociale majeure des Russes. Cela a renforcé l’apologie du militarisme et consolidé le nouveau culte sacrificiel promu par le Kremlin.

Il est souligné que l’« économie de la mort » ne constitue pas seulement un élément important du nouveau système économique russe apparu après le déclenchement de la guerre à grande échelle, mais aussi un instrument de légitimation de l’application sélective des normes juridiques, propre au régime poutinien, ainsi qu’un moyen d’incorporer des éléments de la culture criminelle dans les sphères sociale et politique. La « monétisation de la vie », qui en constitue le cœur, élargit considérablement les normes du comportement jugé acceptable et exercera une influence profonde sur le mode de vie des Russes pour de nombreuses années à venir.

La Note accorde une attention particulière à l’évaluation de l’impact quantitatif de cette « économie de la mort » sur les processus économiques en Russie et propose également des réponses à la question de savoir si une telle pratique est susceptible de soutenir le militarisme russe et de conserver sa pertinence même après la fin de la guerre d’agression menée contre l’Ukraine.

La guerre à grande échelle menée par la Russie contre l’Ukraine se poursuit depuis déjà quatre ans, ayant récemment dépassé, par sa durée, la guerre qui avait opposé l’Union soviétique et l’Allemagne. Elle est devenue la guerre la plus sanglante que l’Europe ait connue depuis trois quarts de siècle : selon différentes estimations, elle a fait entre 350 000 et 450 000 morts des deux côtés et au moins un million de blessés ou de mutilés. L’agression du Kremlin contre son voisin a provoqué le plus grand afflux de réfugiés de l’histoire de l’Europe : le nombre de migrants originaires d’Ukraine résidant encore dans les pays de l’Union européenne (UE) est quatre fois supérieur au nombre maximal de réfugiés arrivés de Syrie après 2014 et plus de dix fois supérieur au nombre de personnes ayant fui vers l’UE pour échapper aux conflits en Yougoslavie. En Russie, la vague d’émigration liée au début de la guerre et à la « mobilisation partielle » de 2022 représente quant à elle l’exode ponctuel le plus important observé au cours du siècle précédent.

Cependant, malgré l’ampleur des pertes humaines, les coûts financiers et matériels inimaginables, et même la forte probabilité que le conflit dégénère en une nouvelle guerre mondiale, la majorité des Russes appréhendent ce qui se passe sans excès de dramatisation. Ces derniers mois, l’anxiété au sein de la société russe est beaucoup moins répandue qu’elle ne l’était à l’été 2022, même si la guerre touche souvent la population « civile » du pays. Certes, les sociologues constatent une lassitude croissante face à la situation, mais celle-ci ne se transforme pas en protestation ni ne suscite un rejet durable de la politique de Vladimir Poutine. Aussi étrange que cela puisse paraître, le terme « opération militaire spéciale », inventé à la hâte par le Kremlin, semble aujourd’hui décrire assez bien la façon dont les événements actuels sont perçus par une grande partie des Russes, qui ne considèrent pas la guerre comme une guerre – et ce, en aucun cas parce que le Kremlin l’exigerait.

Un tel état des choses n’est pas si étonnant. Pour des personnes ayant grandi dans la société soviétique et ayant été formées selon ses canons culturels, la guerre a toujours été associée à une perturbation du mode de vie habituel, à la perte du domicile et des biens, à des pénuries, au rationnement des denrées alimentaires et des produits de première nécessité, à des journées de travail non réglementées, à des restrictions de déplacement ou encore à des emprunts forcés – or les Russes d’aujourd’hui ne sont confrontés à rien de tel. La différence la plus évidente et la plus fondamentale entre ce qui se passe actuellement et une « véritable guerre » réside toutefois dans l’absence de mobilisation de masse (lorsque le Kremlin a tenté d’en mettre en œuvre une version « partielle » à l’automne 2022, il est apparu que le coût politique de cette manœuvre était prohibitif et qu’elle ne pouvait être étendue à grande échelle). Ainsi, le choix des « volontaires » qui partent au front apparaît comme une affaire strictement privée, et les risques qu’ils assument ne concernent qu’eux-mêmes, ainsi que leurs proches, dont les protestations sont extrêmement rares et ne requièrent plus, ces derniers temps, de réactions comparables à celles adoptées par les autorités dans les premiers mois suivant la « mobilisation partielle » (inutile même d’évoquer des vagues de mécontentement public survenues à l’époque de la Première Guerre de Tchétchénie).

C’est précisément le fait de ne pas s’appuyer sur la conscription ni même sur une armée contractuelle (entendue comme une armée dont le service, comme en Europe ou aux États-Unis, assure un niveau de revenu moyen dans un pays donné), mais sur des forces mercenaires, qui permet à Vladimir Poutine de poursuivre une guerre dans laquelle soldats et officiers perdent souvent toute apparence humaine. Dans le même temps, les sommes que le Kremlin verse aussi bien à ceux qui partent tuer des Slaves orthodoxes semblables à eux – et qui, de surcroît, vivaient autrefois dans le même pays – qu’aux proches de ceux qui trouvent la mort, constituent un puissant stimulant de l’économie russe. Selon les estimations d’experts russes et européens, l’ensemble des salaires et des allocations versés, aussi bien au moment de l’envoi au front qu’en cas de décès, atteint, depuis février 2022, entre 3 et 4 mille milliards de roubles par an, soit environ 2 % du produit intérieur brut (PIB) de la Russie. Une personne recrutée dans l’armée dans une région russe moyenne, ayant combattu pendant un an et dont la mort au front est officiellement attestée, procure à sa famille un revenu qu’elle n’aurait pas pu gagner en 15 à 20 ans de travail – et, dans certains cas, même en 25 ans – dans le secteur civil de sa région. Ainsi, en Russie, participer à la guerre – et même mourir – devient le moyen le plus efficace de disposer de sa propre vie.

Cette affirmation peut paraître monstrueuse à l’homme moderne, mais elle dissimule une réalité encore plus terrible. Le fait est que, dans un pays où le niveau de vie s’est considérablement amélioré au cours des dernières décennies, une rémunération élevée pour un risque démesuré n’est pas susceptible d’attirer tout le monde. C’est pourquoi la majorité des personnes recrutées sont soit des criminels ou des marginaux, soit des individus se trouvant dans une situation de vie difficile (perte d’emploi, incapacité de rembourser des dettes, besoin urgent de ressources pour subvenir aux besoins de leur famille), soit encore des personnes occupant des emplois temporaires, non qualifiés et faiblement rémunérés. Quoi qu’il en soit, il s’agit dans tous les cas d’individus qui ne constituent pas une ressource significative pour l’économie. C’est pourquoi l’« économie de la mort » peut être définie comme la transformation de vies économiquement négligeables en actifs financiers tangibles. L’aspect sacrilège de cette réalité ne doit pas masquer sa teneur économique : si la guerre de Vladimir Poutine reste acceptable à bien des égards pour la Russie, c’est précisément parce qu’elle ne détruit pas directement son capital humain (ce dernier se dégrade bien davantage du fait de l’émigration que des pertes militaires) et qu’elle permet de redistribuer des ressources considérables en direction des régions en crise et des groupes sociaux à faibles revenus. Les principaux bénéfices économiques se manifestent « ici et maintenant », tandis que toutes les conséquences négatives – qu’il s’agisse du déclin démographique ou technologique – n’apparaîtront que plus tard.

 

Vladislav Inozemtsev est économiste et docteur en sciences économiques. Il est le fondateur et a dirigé, de 1994 à 2011, l’organisation autonome à but non lucratif « Centre de recherche sur la société post-industrielle ». De 2002 à 2012, il a été rédacteur en chef de la revue mensuelle Svobodnaâ mysl’. Entre 2011 et 2014, il a été responsable de chaire à la Faculté d’administration publique de l’université d’État de Moscou (MGU Lomonossov) et professeur à la Haute école d’économie (HSE). Depuis 2014, il travaille hors de Russie. Il a été chercheur invité à l’Institut des sciences humaines (IWM, Vienne), à l’université Johns Hopkins et au Center for Strategic and International Studies (Washington), ainsi qu’à la Deutsche Gesellschaft für Auswärtige Politik (Berlin), entre autres centres de recherche internationaux. Il est également cofondateur du Center for Analysis and Strategies in Europe (CASE) basé à Nicosie (Chypre).


 

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ISBN / ISSN

979-10-373-1163-4

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Russie, Eurasie, Carte
Centre Russie/Eurasie
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Fondé en 2005 au sein de l’Ifri, le Centre Russie/Eurasie produit de la recherche et organise des débats sur la Russie, l’Europe orientale, l’Asie centrale et le Caucase du Sud. Il a pour objectif de comprendre et d'anticiper l'évolution de cette zone géographique complexe en pleine mutation pour enrichir le débat public en France et en Europe, et pour aider à la décision stratégique, politique et économique.

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Affiche publicitaire faisant la promotion du service militaire contractuel dans les forces armées russes, Russie, 24 août 2025
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