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En matière militaire, « les autorités japonaises ont pris des décisions historiques depuis 2022 »

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interviewée par Fabien Escalona dans

  Mediapart 

 
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Céline Pajon explique ce qu’il reste des intentions pacifiques de la Constitution du Japon, alors que l’environnement stratégique de l’archipel s’est nettement dégradé ces dernières années.

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La Première ministre japonaise Sanae Takaichi dissout la Chambre des représentants de la Diète nationale, Tokyo, Japon
La Première ministre japonaise Sanae Takaichi dissout la Chambre des représentants de la Diète nationale, Tokyo, Japon
Masatoshi Okauchi/Shutterstock
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Mediapart : Quelle est l’importance historique de l’article 9 de la Constitution du Japon, pour l’identité du pays et sa politique de défense ? 

Céline Pajon : L’article 9 de la Constitution de 1947 contient deux dispositions fondamentales : le Japon ne se lancera de lui-même dans aucune guerre, et il ne maintiendra pas de capacité militaire classique. Cet article a été intégré sur proposition des États-Unis à l’issue de la Seconde guerre mondiale, alors qu’ils administraient le pays vaincu. 

Dès le départ, un pan important de la classe politique japonaise souhaitait réviser la Constitution et notamment cet article. Dès sa naissance en 1955, le Parti libéral-démocrate [le parti de gouvernement prédominant au Japon – ndlr] a inscrit dans ses documents fondateurs que l’un de ses objectifs était de réviser cette Constitution, dans une optique de reconquête de la souveraineté japonaise. 


L’article 9, extrêmement symbolique, a cependant été préservé. Dans le contexte de la Guerre froide entre le bloc occidental et le bloc soviétique, les autorités japonaises l’ont même invoqué comme une protection contre les demandes répétées de l’allié américain pour que le pays se réarme. Leur objectif était d’investir dans la reconstruction économique plutôt que dans la défense. 

Jusque dans les années 1960, toute une série de normes politiques et légales ont même été produites, qui étaient dérivées de cet article 9 : les trois principes non nucléaires (non-fabrication, non-possession et non-introduction d'armes atomiques sur le territoire national) ; le principe de non exportation de technologie et de matériel militaire ; et l’engagement à ce que le budget de défense reste égal ou inférieur à 1 % du PIB. 

Que reste-t-il concrètement de cet article et de ces normes, alors que le Japon semble se « normaliser » de plus en plus sur le plan stratégique ? 


Il faut d’abord rappeler que des forces d’autodéfense (FAD) ont été mises en place dès 1954. Non seulement elles se sont étoffées au fil des années, mais une série de lois ad-hoc ont été adoptées pour  faire évoluer leurs missions. La dynamique a été nette à partir des années 1990, qui ont également vu  les capacités militaires du pays se renforcer.

Une étape marquante a notamment été franchie en 2015, lorsque le premier ministre Shinzo Abe a obtenu une réinterprétation politique de l’article 9 afin de permettre aux FAD d’intervenir, dans certains cas où la survie du Japon serait menacée, en soutien et protection de forces alliées, les Etats-Unis en première intention, puis l’Australie. 

Les normes dérivées de l’article 9 ont aussi été bousculées. Fin 2022, le Premier ministre Fumio Kishida a annoncé le doublement du budget de la défense, qui a atteint récemment les 2 % du PIB et a vocation à atteindre les 3 %. Et depuis la fin avril, les règles d’exportations d’armements ont été encore assouplies, permettant la fourniture à l’étranger d’armes létales. 

On dit souvent que l’article 9 a été vidé de substance. Mais il conserve toujours sa fonction de garde-fou lorsqu’il s’agit de se protéger de certaines sollicitations, notamment américaines, à intervenir à l’étranger sur des terrains risqués. Par exemple, lors de sa visite à Washington en mars, la première ministre Sanae Takaichi a expliqué à Trump qu’il n’était pas possible pour le Japon de s’impliquer militairement pour rétablir la liberté de circulation dans le détroit d’Ormuz sans un retour au calme.

Pour autant, Takaichi pousse bien à une révision de l’article 9, mais plutôt minimaliste. Cette révision ne toucherait pas au fondement de l’article mais ajouterait une ligne pour reconnaître l’existence en bonne et due forme des forces d’autodéfense. De fait, celles-ci ressemblent de plus en plus à des forces armées régulières, théoriquement interdites. 

Fin 2022, vous suggériez que le Japon accomplissait l’équivalent du « Zeitenwende » allemand, c’est-à-dire un « changement d’époque » en matière de défense et de sécurité. Qu’est-ce qui l’a déclenché ? 

La guerre en Ukraine, comme en Allemagne. L’invasion de février 2022 a été un véritable choc dans l’archipel, utilisé par les autorités japonaises pour prendre un certain nombre de décisions historiques. 

Le premier ministre Kishida a évoqué la crainte que « l’Asie orientale [se retrouve] dans le même cas » que l’Europe, sous-entendu à la suite d’une invasion de Taïwan par la République populaire de Chine. C’est son gouvernement qui a brisé le tabou du budget de la défense, lequel a dépassé les 1% du PIB, et qui a annoncé que le Japon se doterait de capacités de contre-attaque. Cette décision témoignait d’une nouvelle analyse des menaces, certaines capacités offensives étant désormais considérées comme indispensables pour que le Japon se prémunisse d’une possible frappe de la Chine ou de la Corée du Nord. 

Depuis, la Corée du Nord a fourni des troupes à la Russie de Vladimir Poutine, parties combattre en Ukraine. Mais cela a aussi des conséquences pour le théâtre asiatique… 

Ces dernières années, la rhétorique de Pyongyang a été durcie vis-à-vis de la Corée du Sud et de ses autres voisins. L’alliance de sécurité nouée avec Poutine inquiète spécifiquement, car elle a permis à au régime nord-coréen d’acquérir un certain nombre de technologies et savoir-faire de nature à accélérer son programme nucléaire et balistique. Or, le Japon est en première ligne de ses missiles. 

Quant aux soldats nord-coréens envoyés en Ukraine, le risque est d’en voir un certain nombre revenir aguerris et entrainés aux nouvelles pratiques de la guerre asymétrique. 

Quelles sont les inquiétudes spécifiques du Japon vis-à-vis de la Chine ?

La situation s’est dégradée autour des îles Senkaku revendiquées par la Chine, avec des passages quotidiens de bateaux chinois dans les eaux contiguës et même les eaux territoriales autour de ces îles. Outre la fréquence accrue de ces incursions, il s’agit de bateaux de plus en plus gros et menaçants. On observe également des passages de plus en plus fréquents de porte-avions chinois près des eaux japonaises, lorsqu’ils transitent vers le Pacifique. Et enfin des incursions aériennes dans le ciel du Japon.

Cette intensification des activités militaires chinoises se fait de plus en plus en coordination avec les forces russes, ce qui est un point très important, et évident depuis l’éclatement de la guerre en Ukraine. Le Japon avait tenté, dans la seconde moitié des années 2010, de se rapprocher de la Russie, mais il n’en est plus question. 

Depuis novembre dernier, les relations diplomatiques avec la Chine se sont gravement détériorées, en raison de propos de la Première ministre Takaichi au Parlement, affirmant alors qu’un blocus naval avec usage de la force dans le détroit de Taïwan constituerait une « menace pour la survie du Japon » et pourrait donc justifier l’envoi des FAD en soutien aux forces américaines en intervention. Takaichi n’a fait que formuler ce qui était déjà admis dans les cercles stratégiques : l’ile japonaise la plus méridionale ne se situe qu’à une centaine de kilomètres de Taiwan et tout blocus du détroit affecterait gravement l’économie et la sécurité du Japon. Pékin s’est saisi de cette déclaration comme prétexte pour imposer des sanctions économiques et politiques. 

Il n’y a pas d’équivalent d’une Otan asiatique, mais vous évoquez « un réseau de partenaires indo-pacifiques » dans lequel est inséré le Japon. De quoi s’agit-il ? 

[...]

>> Retrouver l'interview en intégralité sur le site de Mediapart

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Fabien Escalona

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Céline PAJON

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Chercheuse, responsable de la recherche Japon et Indo-Pacifique, Centre Asie de l'Ifri

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La Première ministre japonaise Sanae Takaichi dissout la Chambre des représentants de la Diète nationale, Tokyo, Japon
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