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Guerre en Ukraine : comment la Russie recrute et exploite des migrants africains

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Après les premières révélations sur la mort d’un Zambien engagé sur le front russo-ukrainien en 2022, Thierry Vircoulon montre que le recrutement d’Africains par la Russie relève moins d’initiatives individuelles que d’une politique organisée d’exploitation des migrants, transformés, à leur insu, en main-d’œuvre militaire jetable au service de l’effort de guerre russe.

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Soldat de l’armée russe en uniforme de camouflage avec une mitrailleuse
Soldat de l’armée russe en uniforme de camouflage avec une mitrailleuse
Alex Vog/Shutterstock
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Le premier Africain officiellement mort sur le front russo-ukrainien était un jeune zambien tué en septembre 2022. Il était en prison en Russie et avait rejoint les rangs de l’organisation paramilitaire russe, le Groupe Wagner (devenu Africa Corps), en échange d’une amnistie. Depuis lors, plusieurs études récentes ont mis en lumière le recrutement d'Africains et d'Africaines par la Russie.

Dans une récente étude, j'ai constaté que, loin de refléter des aventures picaresques modernes ou des engagements individuels pro-russes, ces recrutements s’inscrivent dans le cadre d’une politique d’exploitation des migrants conçue et pilotée par les autorités russes.

Qui sont les recrutés ?

Les autorités russes recrutent deux catégories de personnes :

  • de jeunes femmes âgées de 18 à 22 ans, sans formation professionnelle spécifique pour travailler dans la zone économique spéciale d’Alabuga, au Tatarstan;
  • des hommes sans condition d’âge et de compétences professionnelles qui servent dans les rangs de l’armée russe.

Les premières se voient proposer des formations professionnelles gratuites pour des métiers civils avec procédure rapide de délivrance de visa. Elles candidatent auprès d’organismes officiels dans leur pays (Maisons Russie, ambassades de Russie, etc.) pour entrer dans ce qui est présenté comme un programme de formation professionnelle mais qui est, en réalité, au service du complexe militaro-industriel russe.

Les seconds répondent généralement à des offres d’emplois civils en Russie avec des salaires attractifs, souvent accompagnés de perspectives d’installation durable.

Qu’il s’agisse des hommes ou des femmes, la majorité des recrutés sont dupés par des offres d’emplois et de formation trompeuses.

Les formations professionnelles promises aboutissent très souvent à assembler des drones dans une usine d’Alabuga, tandis que les emplois promis aboutissent à endosser l’uniforme de l’armée russe. Seule une minorité d’hommes sont attirés par les campagnes de recrutement de l’armée russe sur certains réseaux sociaux et s’engagent en toute connaissance de cause. Ce sont souvent des militaires ou des policiers qui désertent.

Pour tous les autres, la recherche d’opportunités professionnelles et d’une meilleure vie dans un pays développé se transforme en implication directe ou indirecte dans une guerre en Europe.

Qui sont les recruteurs ?

Les recruteurs de Moscou forment une nébuleuse hétérogène aux profils variés. On y trouve des paramilitaires russes en Afrique, des Africains émigrés en Russie, des influenceurs africains, des associations de russophiles, des agences africaines spécialisées dans l’émigration de travail et des passeurs clandestins.

Cas exceptionnel pour l’instant, un parti politique aurait aussi joué le rôle de sergent recruteur pour l’armée russe. En Afrique du Sud, le parti d’opposition MK de l’ancien président Jacob Zuma a envoyé, pendant l’été 2025, 17 de ses militants suivre une soi-disant formation de garde du corps en Russie. Ceux-ci ont tous fini dans les rangs de l’armée russe.

Dans les pays où il est implanté (Centrafrique, Burkina Faso, Niger, Mali, etc.), le groupe paramilitaire Africa Corps (l’ex-Wagner Group d'Evgueni Prigojine) a aussi recruté des Africains pour aller combattre en Ukraine. Dans ces pays, il peut recruter très aisément car il coopère avec les armées nationales et parfois aussi avec certaines milices.

Parmi les Africains recruteurs de Moscou, plusieurs profils se dégagent :

  • les anciens formés dans ce qui était alors l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) et qui étaient souvent des membres de l’appareil sécuritaire;
  • des adultes trop jeunes pour avoir connu l’URSS mais attirés par le discours anti-occidental du régime poutinien et souvent membres d’organisations affiliées aux BRICS;

et de purs opportunistes qui en profitent pour gagner de l’argent.

Fait particulier, en Afrique du Sud, les réseaux de recrutement mis à jour semblent organisés par des femmes : une journaliste de la radio nationale sud-africaine, la députée fille de l’ex-président Jacob Zuma et une femme d’affaires.

Quel est le rôle de la corruption dans le recrutement ?

La corruption intervient à chaque étape du recrutement. Des agences de travail à l’étranger ou des intermédiaires qui arrangent les rendez-vous à l’ambassade de Russie se font payer par les candidats au départ. Quand ils sont stoppés par la police des frontières à l’aéroport, certaines recrues parviennent à « acheter » leur embarquement.

Une fois en Russie, ils ne touchent pas le salaire promis dont une partie serait empochée par leurs officiers. Après le décès de certains, leurs familles ont reçu des messages leur proposant de rapatrier le corps du défunt contre de l’argent.

Qu’arrive-t-il aux hommes en Russie ?

Une fois arrivés en Russie, ils sont pris en charge dès l’aéroport par des militaires. Après vérification de leur identité, même s’ils viennent pour un emploi civil, on leur impose de s’engager dans l’armée. Piégés dans un pays dont ils ne comprennent pas la langue, ils signent un contrat avec le ministère de la Défense et reçoivent une formation militaire sommaire de deux à trois semaines.

Puis, ils sont envoyés dans des unités de combat où beaucoup font, pour la première fois, l’expérience de la guerre. Souvent maltraités dans une armée connue pour sa violence, ils n’ont aucune possibilité de recours et sont utilisés pour les missions les plus dangereuses, voire des missions suicides (par exemple, servir de cibles humaines afin de détecter les positions de l’ennemi et les bombarder).

> Retrouvez la tribune entière sur le site de The Conversation.

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Journaliste(s):

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Thierry Vircoulon

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Thierry Vircoulon

Thierry VIRCOULON

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Chercheur associé, Centre Afrique subsaharienne de l'Ifri

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Soldat de l’armée russe en uniforme de camouflage avec une mitrailleuse
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