Guerre d’Ukraine : un modèle coréen ?
La guerre en Ukraine renouvelle les interrogations sur le triangle Washington/Pékin/Moscou, et sur la place de l'Europe dans le jeu des puissances. L'expérience de la guerre de Corée peut aider à mesurer les relations mouvantes entre les trois acteurs : importance relative des théâtres, risques d'escalade, guerre idéologique, jeu des alliances, dynamique de réarmement, débats internes aux États-Unis… Les leçons que tireront Washington et Pékin du conflit sont au coeur du débat, en particulier pour Taïwan.
La guerre en Ukraine renforce les pratiques du pouvoir russe d’instrumentalisation et de manipulation de l’histoire, notamment de la Grande Guerre patriotique, devenue une source majeure de légitimation. À l’Ouest, l’agression russe ravive des analogies historiques déjà surutilisées. Ceux qui appellent à des discussions avec Moscou et à un règlement rapide évoquent le risque d’une escalade tragique, comme en 1914 à cause de dirigeants « somnambules ». Tandis que ceux qui s’alarment d’un retour à un monde de puissances autoritaires expansionnistes insistent sur la nécessité de contrer l’agresseur aux intentions génocidaires, assimilé à Hitler, ce qui n’avait pas été fait dans les années 1930, de ne pas lui faire de concessions dans des négociations (de type « Munich ») et d’obtenir la chute de son régime. La guerre de Corée (1950-1953) peut aussi nourrir des analogies, à la fois dans son déroulement et dans ses conséquences. Ses enjeux étaient alors eurasiatiques : on craignait que l’URSS n’en profite pour attaquer en Europe. La guerre en Ukraine l’est également : elle a immédiatement fait craindre une offensive chinoise dans son voisinage, en particulier sur Taïwan.
Une guerre du « bloc » sino-russe, nécessairement « limitée »
Une guerre en lien avec l’alignement entre Moscou et Pékin
La guerre de Corée commence réellement avec l’attaque de la Corée du Sud par les armées de la Corée du Nord en juin 1950, juste après l’explosion de la première bombe atomique soviétique (août 1949). L’accession de l’URSS à l’arme nucléaire, plus rapide que prévue, fut un choc aux États-Unis. L’invasion de la Corée du Sud sembla une première étape de ce qu’on appelle aujourd’hui une « sanctuarisation agressive », à savoir une prise de territoire par guerre conventionnelle, mais à l’abri du nucléaire. Moscou agite aujourd’hui le spectre d’une guerre nucléaire pour tenter de limiter le soutien à l’Ukraine. Si la Russie obtient, grâce à sa guerre, des gains territoriaux reconnus (de facto ou de jure), elle risque de créer un précédent d’« impunité nucléaire ». Des militaires américains craignent que l’effort chinois actuel dans le domaine des armes nucléaires ait pour objectif de couvrir une guerre à Taïwan.
La guerre en Ukraine commence, comme celle de Corée, aux lendemains du resserrement des relations entre Moscou et Pékin. Soixante-douze ans après le traité d’alliance sino-soviétique de février 1950, que Mao était allé quémander à Moscou, Poutine se rend à Pékin pour les Jeux olympiques d’hiver. […]
PLAN
- Une guerre du « bloc » sino-russe, nécessairement « limitée »
- Une guerre en lien avec l’alignement entre Moscou et Pékin
- Une guerre « limitée » - Des conséquences similaires ?
- Le durcissement idéologique
- Augmentation des dépenses militaires et consolidation des alliances
- Un nouveau « Grand Débat » américain
- La stratégie de Moscou et Pékin : isolement des États-Unis et appuis internationaux
Pierre Grosser, historien spécialiste des relations internationales, est membre du Centre d'histoire de Sciences Po.
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