La guerre dans le siècle
Facteur privilégié de création et d’évolution des ensembles politiques, la guerre a spectaculairement joué, tout au long du XXe siècle, son rôle de remodelage de la société internationale. Elle a aussi changé d’échelle et de forme, passant de la guerre politique à la guerre totale puis de la guerre totale à la guerre froide, sans que cessent de proliférer sur tous les continents les traditionnels conflits ethniques, nationaux, religieux ou territoriaux. Face à cette prolifération accrue n’ont pu se mettre en place les mécanismes de sécurité collective imaginés dans le cadre de la l’ONU. Et la régulation internationale par la force, expérimentée avec la guerre du Golfe puis au Kosovo, ne semble guère en mesure encore d’éviter le bouillonnement guerrier qui ne cesse d’agiter le monde. Peut-être l’espoir d’encadrer enfin la guerre, à défaut de la tuer, deviendra-t-il réalité dans le siècle qui commence ?
La guerre, affrontement sanglant et organisé entre communautés humaines, est toujours un facteur privilégié de création et d'évolution des ensembles politiques. Il n'y a pas à cet égard de long ou de court XXe siècle, mais plusieurs XXes siècles, où la guerre s'est confirmée comme instrument de remodelage de la société internationale. Pour n'avoir pas inventé grand-chose en matière d'horreur guerrière, ce siècle a élargi le spectre des actes regroupés sous le nom de guerre et profondément modifié leur approche philosophique, stratégique ou opérationnelle.
Totalisation et industrialisation guerrières
Un changement d’échelle
Dans l'ensemble des phénomènes guerriers du siècle, le plus visible est l’emballement de la logique dite clausewitzienne, qui décrit aux temps modernes les guerres ordinaires, politiques, entre États. Dans les conflits majeurs s'impose spectaculairement la « totalisation » guerrière. Le siècle s'inscrit ici dans une longue dialectique : les épuisements de la guerre de Trente Ans conduisent aux conflits codés de la deuxième moitié du XVIIIe ; à la guerre des masses inaugurée par la Révolution succède un plus calme concert des nations, dépassé bientôt par les premières grandes guerres modernes qu'ouvre la guerre de Sécession. La rupture de l'équilibre des puissances européennes, entre la guerre franco-prussienne et la Grande Guerre, ouvre la course à la prééminence continentale. L'Allemagne post-bismarkienne y privilégie le facteur militaire, et le premier conflit mondial va symboliser une ère nouvelle.
Le bouleversement des modes d'organisation est ici déterminant. On peut désormais, avec la mobilité du feu, la motorisation et la transmission télégraphique des ordres, former, diriger, déplacer de larges armées. Napoléon commandait à Leipzig 180 000 hommes, soit à peu près un dixième des combattants de Verdun. L'évolution des armements donne à d'immenses armées une efficacité nouvelle. L'invention de la poudre sans fumée (qui permet d'accélérer la cadence de tir), puis du feu à répétition, démultiplie la puissance et la maniabilité du feu. Les guerres entre États européens deviennent des guerres nationales : idéologiquement, socialement, techniquement.
L'échelle des affrontements possibles s'en trouve modifiée. Pour être horrible (Eylau), la montée aux extrêmes de Napoléon restait limitée. Il s'agit désormais d'affrontements masse contre masse, lutte potentiellement mortelle d'une société contre une autre. […]
PLAN DE L’ARTICLE
- Totalisation et industrialisation guerrières
- Un changement d’échelle
- Penser la guerre totale
- Une nouvelle carte de la puissance
- Guerres et non-guerre : le pas nucléaire
- Une guerre sur-totale ?
- La géographie stratégique de l’ère nucléaire
- La guerre toujours recommencée
- Décolonisation : une déconstruction politique et militaire
- Un damier étatique nouveau
- Le nouveau siècle, déjà…
- La revanche de la guerre
- Plusieurs guerres ?
- Du neuf si vieux ?
Dominique David est chargé de mission auprès du directeur de l’Institut français des relations internationales (Ifri).
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