Kurdistan : l’indépendance en balance
Depuis un siècle, les mouvements kurdes sont à la recherche des éléments constitutifs d’un État. Les Kurdes irakiens sont sans doute les plus avancés sur cette voie. Mais leur discours indépendantiste a connu plusieurs phases et des mutations considérables. Les conditions objectives, locales et internationales, sont aujourd’hui défavorables à l’indépendance du Kurdistan. La pan-kurdisme n’existe plus et l’indépendantisme kurde irakien aura du mal à se concrétiser en État.
Depuis un siècle, les mouvements indépendantistes kurdes, de Cheikh Mahmoud Barzandji (1878-1956) à Massoud Barzani (1946-), sont à la recherche d’un « territoire délimité par des frontières internationalement reconnues, sur lequel la population est entière souveraine », autrement dit d’un impossible État kurde. « Peuple sans État propre, éclaté dans des États sans nation », les Kurdes veulent construire un État-nation « kurdistanais », et non kurde, insiste Massoud Barzani, un État qui intègre Kurdes, Arabes, Turkmènes, Assyriens, Chaldéens, Yézidis, etc., État universel, collectivité politiquement et non ethniquement construite.
Il est évident que « le Kurdistan n’est pas un exemple isolé de tentative de gouverner un territoire, et de revendication à l’autodétermination. La situation du Kurdistan est parfois comparable mais non pas analogue à certaines régions dans le monde comme le Kosovo, la Palestine, la Crimée, le Haut-Karabagh, la Tchétchénie, le Tibet, le Cachemire, Taïwan, l’Écosse, le Québec, la Catalogne, etc. » Autrement dit, l’indépendance du Kurdistan n’est ni la fin de l’histoire ni une exception historique. Lorsque les 15 partis politiques majeurs du Kurdistan irakien, dans une réunion présidée par Massoud Barzani le 17 juin 2017, choisissent la date du 25 septembre 2017 pour organiser un référendum sur l’indépendance du Kurdistan, le GRK (Gouvernement régional du Kurdistan) fait déjà partie de la coalition internationale contre Daech, et Erbil est déjà adoubée par le système régional administré par Ankara, Téhéran et Riyad.
En 2013, certains chercheurs spécialistes de la question kurde pourraient parler d’un « refus du sécessionnisme sauf pour une partie des Kurdes irakiens, qui sont plus que dépités par le non-respect de la Constitution de 2005 par les autorités de Bagdad à propos de l’exploitation des ressources pétrolières ; la solution cherchée par les autres partis kurdes consiste à mettre en place une autonomie politique, administrative et culturelle ». Toutefois, depuis la chute en juin 2014 de Mossoul, la plus grande ville sunnite irakienne, aux mains de Daech, la stratégie des acteurs kurdes irakiens a changé. Désormais, ce n’est plus « une partie » des Kurdes qui adopte le « sécessionnisme », mais la majorité d’entre eux. […]
La trajectoire du discours indépendantiste
En un siècle, le discours des acteurs kurdes irakiens sur leur existence politique est passé par quatre phases principales, ce qui montre sa souplesse et le pragmatisme de ses porteurs. Chacune a ses caractéristiques et ses acteurs, avec des ensembles de symboles et de lexiques distanciés. [...]
PLAN
- La trajectoire du discours indépendantiste
- Des conditions objectives défavorables
- Conditions locales
- Conditions nationales
- Conditions régionales
- Conditions internationales
- La prise de risque
Adel Bakawan est sociologue, directeur général du Kurdistan Centre for Sociology (KCS) de l’université de Soran, et chercheur associé au Centre d’analyse et d’intervention sociologiques de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).
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