L’ASEAN, en marge de l’architecture régionale de sécurité ?
Les dirigeants d’Asie du Sud ne manquent pas de rappeler la « centralité » de l’ASEAN dans l’architecture de sécurité régionale. Pourtant, en pratique, ils tendent à privilégier les partenariats bilatéraux qui marginalisent progressivement cette organisation. Cette fragmentation affaiblit la coopération régionale, accentue les divisions et compromet la stabilité face aux tensions croissantes dans l’Indo-Pacifique. Ces tendances sont préoccupantes, à l’heure où s’aiguise la rivalité sino-américaine.
La compétition globale à laquelle se livrent la Chine et les États-Unis se traduit particulièrement, en Asie du Sud-Est, dans le domaine de la sécurité. Dans cet espace maritime et continental situé à la confluence des océans Indien et Pacifique, leurs stratégies concurrentes structurent l’environnement régional de deux manières au moins. D’une part, les actions de Pékin et Washington affectent directement la souveraineté et la sécurité des États riverains, notamment en mer de Chine méridionale où la Chine déploie une palette d’actions hybrides – occupation et poldérisation d’îlots, harcèlement des pêcheurs et garde-côtes d’autres nations, cyberattaques et opérations informationnelles… –, auxquelles Washington réplique en multipliant les opérations de liberté de navigation et autres exercices navals. D’autre part, la Chine comme les États-Unis s’investissent dans des partenariats sécuritaires approfondis, qui sont autant de vecteurs de leur influence régionale.
Confrontés aux effets de la rivalité sino-américaine, les États d’Asie du Sud-Est élaborent à leur tour des stratégies et politiques de défense qui visent à les protéger et à promouvoir leurs intérêts, provoquant dans le même temps une redéfinition de l’architecture régionale de sécurité (ARS). Cette dernière peut schématiquement être divisée en trois systèmes : les coopérations bilatérales et cadres minilatéraux servant un objectif opérationnel ; les partenariats conclus avec les États-Unis, perçus par la plupart des pays riverains comme garants de la stabilité régionale, et devant à ce titre être singularisés ; enfin, une juxtaposition de forums multilatéraux organisés autour de l’Association des nations d’Asie du Sud-Est (ASEAN). Ces derniers forums sont pensés comme des espaces de coopération et de socialisation régionales, devant faciliter l’adhésion à un ensemble de normes, permettre l’émergence de perceptions stratégiques communes et, surtout, diluer l’influence de puissances extra-régionales, comme la Chine, les États-Unis mais aussi l’Inde et le Japon, au sein d’un ensemble élargi placé sous le leadership de l’association. [...]
PLAN DE L'ARTICLE
- Des politiques de défense diversifiées
- Vietnam : le hedging pragmatique
- Indonésie : le multi-alignement revendiqué
- Philippines et Singapour : une dépendance assumée vis-à-vis de Washington
- Cambodge : l'alignement sur la Chine - Une dilution du rôle de l'ASEAN et de l'Asie du Sud-Est dans l'architecture régionale de sécurité
- La dilution du leadership sud-est asiatique dans les formats aseaniens
- La marginalisation des formats aseaniens au profit des partenariats bilatéraux et minilatéraux avec des puissances extérieures - Des risques pour la sécurité et la stabilité régionales
Juliette Loesch est chercheuse associée au Centre Asie de l'Ifri.
Article publié dans Politique étrangère, vol. 90, n° 4, 2025.
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