Par la grâce d'Allah - Les talibans face au pouvoir
Le départ américain négocié avec les talibans, sans le gouvernement de Kaboul, ouvrait la voie à l’Émirat islamique d’Afghanistan, restauré plus vite que prévu. Il faut maintenant gouverner et faire face à de multiples défis : crise économique nourrissant une crise humanitaire, menace de Daech, non-reconnaissance du régime par une communauté internationale divisée, attendant que les promesses d’ouverture se manifestent, sans succès plusieurs mois après le retour d’un régime dominé par les mollahs.
« Par la grâce spéciale d’Allah (qu’Il soit glorifié et exalté) nous célébrons l’Aïd alors que notre pays est sur le point d’atteindre l’indépendance et la pleine liberté. » Le message du 9 mai 2021, annonçant la fin proche du Ramadan, d’Hibatullah Akhundzada, « émir des croyants » et plus haute autorité des talibans, ne laissait pas place au doute : la victoire était proche. Le 15 août, Kaboul tombait sans combattre avant même que les forces américaines aient achevé leur retrait d’Afghanistan. Le retour des talibans, vingt ans après leur défaite de 2001, soulève de multiples questions.
Face au blitzkrieg taliban : une double faillite
Négocié sans représentants du gouvernement afghan, l’accord signé entre l’administration Trump et le bureau de Doha des talibans le 29 février 2020, scellait de facto la défaite américaine et le sort de la République islamique d’Afghanistan. Actant le départ des troupes de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), sans autres garanties qu’une promesse de négociations avec le pouvoir de Kaboul et l’engagement à ne pas héberger de groupes terroristes, l’accord de Doha a été vu par les insurgés comme une promesse de victoire.
Le 31 août 2021, fin du retrait américain dans le chaos de l’aéroport de Kaboul, Joe Biden déclarait : « En avril, j’ai pris la décision de terminer cette guerre. […] Nous présumions que les forces nationales de sécurité afghanes, plus de 300 000 hommes, que nous avons formées depuis deux décennies, et équipées, seraient un adversaire puissant des talibans […]. Cette présomption était erronée. »
Le rapport de John Sopko, Inspecteur général pour la reconstruction de l’Afghanistan (SIGAR), adressé au Congrès le 30 juillet 2021, avait tiré une nouvelle fois la sonnette d’alarme, rappelant que les talibans, qui contrôlaient 81 des 419 districts afghans au 23 juin, en contrôlaient plus de 200 le 21 juillet, ainsi qu’une part des routes majeures et six postes-frontières. Les forces nationales afghanes avaient certes repris quelques districts, et tenaient toujours les 34 capitales provinciales dont Kaboul, mais ces forces, notait Sopko, « paraissent surprises et impréparées, et sont maintenant sur la défensive », ajoutant que « la tendance générale est clairement défavorable au gouvernement afghan qui pourrait faire face à une crise existentielle si rien n’était fait pour redresser la situation ». Tant sur le front militaire que sur celui de la reconstruction, il dénonçait un « optimisme exagéré omniprésent ». […]
PLAN
- Face au blitzkrieg taliban : une double faillite
- L’Émirat : principes et promesses
- Le gouvernement « intérimaire »
- Après la guerre : gouvernance et société
- Crise économique, crise humanitaire
- L’État islamique au Khorasan : le califat contre l’émirat
- Quatre défis géopolitiques
- Un nouveau Grand jeu ?
Jean-Luc Racine est directeur de recherche émérite au CNRS et chercheur senior à Asia Centre.
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