Sauver l’ordre libéral de lui-même
L’élection de Donald Trump est le symptôme d’une crise générale de l’ordre libéral international. Ses coûts ont été gravement sous-estimés : délocalisations brisant le pacte social, flux migratoires mal assimilables par les sociétés, divisions entre élites et masses perdantes de la globalisation, crises électorales et politiques. Les sociétés doivent adapter l’ordre libéral à leurs caractéristiques profondes, et non l’accepter comme un donné global et obligatoire.
Le 9 novembre 2016 régnait au Dartmouth College un calme abasourdi. Pendant des mois, nous avions suivi avec amusement ou consternation déclarations et apparitions de Donald Trump, mais la conviction que son élection était impossible rassurait. Il venait pourtant d’être élu président des États-Unis. Le campus était en deuil. Pour beaucoup, ce jour signait l’arrêt de mort du rêve de l’ordre international libéral, que le candidat Trump promettait de démanteler : et depuis son entrée en fonction, il a de fait miné la confiance des alliés envers le leadership américain, retiré les États-Unis du Partenariat Trans-Pacifique (TPP), menacé de dénoncer l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) et l’accord de désarmement sur l’Iran.
Si Trump est hostile à l’ordre international libéral, son accession au pouvoir n’est pas la cause mais le symptôme de ses difficultés. La plus grande menace sur cet ordre vient de l’intérieur, et des peuples qu’il a, ces dernières décennies, divisés et montés les uns contre les autres.
L’ordre libéral : le coût du libre-échange
L’ordre international libéral renvoie à un ensemble d’idées et d’institutions nées après la Seconde Guerre mondiale. Le libre-échange et la libre circulation des flux de capitaux ont encouragé l’externalisation de la production. Une plus grande ouverture des frontières a permis de grands mouvements migratoires, en particulier du Sud vers le Nord. Cet ordre repose aussi sur un ensemble de croyances, de valeurs universelles, et d’institutions, qui négocient des normes en matière de commerce, de finance et bien d’autres domaines, et relient ces idées entre elles.
Ayant porté ses fruits, cet ordre s’est étendu. L’accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) de 1947 a progressivement fait tomber les barrières commerciales. Après la guerre froide, les Alliés ont remodelé l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN) pour en faire une communauté de sécurité libérale englobant jusqu’à l’Europe de l’Est. Les traités protégeant les droits de l’homme ont évolué vers une « responsabilité de protéger » censée justifier l’intervention militaire dans des pays souverains. En Europe, la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) de 1951 s’est transformée en union douanière et monétaire, dotée d’une Cour de justice, et en chef de file en matière de protection de l’environnement et des droits de l’homme. En 1995, plusieurs membres de l’Union européenne (UE) ont, avec l’accord de Schengen, ouvert leurs frontières et adopté une politique d’asile commune. [...]
PLAN
- L’ordre libéral : le coût du libre-échange
- Frontières ouvertes et migrations
- Élites et perdants de la mondialisation
- Sauver les nations ?
Jennifer Lind est professeur associé au Dartmouth College et chercheur associé à l’université Harvard. Elle est l’auteur de Sorry States : Apologies in International Politics, Ithaca, Cornell University Press, 2008.
Traduit de l’anglais par Valentine Deville-Fradin
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Sauver l’ordre libéral de lui-même
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